| Le Petit Journal illustré - 27 septembre 1925 |
Les Cinq Détectives par Gabriel Bernard
CHAPITRE XIV (Suite) Le Studio du Désert
RÉSUMÉ DES PRÉCÉDENTS FEUILLETONS Constance Phips, la fille du milliardaire américain, a disparu mystérieusement le jour même de son mariage, à Paris, avec le baron de Champval. Après que la police. officielle eût échoué dans ses recherches, Phips fait appel à cinq détectives privés. L'un d'entre eux, Bob, croit avoir découvert la jeune fille dans un monastère d'Espagne et l'enlève en automobile grâce à une complice qui a endormi Constance du sommeil hypnotique. Un autre, Jonas, la rencontre dans un studio cinématographique, aux Etats-Unis.
En réalité, tous, depuis les artistes jusqu'aux machinistes, étaient fort contrariés, car si T.-P. Bicklehope ne voulait pas qu'on prît garde à lui, il ne tardait jamais, lui, à forcer l'attention de tous en formulant quelque critique âpre et cinglante.
On savait que, du moment que le patron s'en mêlait, on recommencerait dix fois la scène en cours, que ça n'irait pas et que, finalement, on reprendrait le travail au point où il l'aurait interrompu.
Malgré le calme imperturbable qu'il affectait, Jonas ne laissait pas d'être vivement impressionné par ce qu'il voyait.
Le hasard le servait à souhait.
T.-P. Bicklehope l'introduisait dans le studio au moment précis où l'on y tournait l'une des scènes capitales du fameux film.
Hello! miss, expliquait le metteur en scène, n'oubliez pas que vous vous trouvez dans une maison qui vous est tout à fait inconnue... On vous a introduit brusquement dans ce salon après vous avoir fait voyager les yeux bandés... Vous vous doutez bien que des regards invisibles vous observent... Vous êtes une fille forte, une véritable Américaine, et les circonstances violentes ne sauraient décomposer votre volonté comme si vous n'étiez qu'une débile Européenne... Néanmoins, si forte que vous soyez, vous devez faire appel à toute votre énergie pour ne pas faiblir... Pensez vigoureusement tout ce que je vous dis... Là, ça y est... C'est tout à fait ça... Maintenant, Hartling, c'est à vous... Entrez !...
Le décor planté représentait un salon trop luxueusement meublé.
Une porte, au fond, tourna lentement sur ses gonds.
Dans l'encadrement apparut un gentleman en smoking dont le haut du visage était dissimulé sous un loup de velours noir.
Il s'avança lentement vers la jeune fille, qui lui tournait presque le dos; elle parut deviner sa présence et fit une brusque volte-face. La jeune fille, vêtue d'une toilette de mariée, mais sans voile, c'était miss Constance Phips....
Jonas fut sur le point de courir à elle. I refréna à temps son impatience et demeura immobile à côté de T.-P. Bicklehope.
Recommençons ! commanda le metteur en scène. Cette fois, c'est pour de bon... On tourne...
Le gentleman masqué disparut derrière la porte. Miss Constance Phips reprit sa première attitude. L'opérateur, la main sur sa manivelle, attendit le signal. Le metteur en scène frappa dans ses mains. Et, dans un silence absolu, coupé seulement par des indications brèves, les acteurs jouèrent et l'opérateur opéra.
- Stop! cria enfin le metteur en scène. A présent, je vais faire prendre deux premiers plans...
Mais Jonas n'eut pas la patience d'attendre davantage. Le détective était devant sa proie... Il se sentait hors d'état de retarder d'une seconde l'abordage.
- Présentez-moi à miss Phips, dit-il à T.-P. Bicklehope.
- Attendez après le premier plan, supplia le Roi de l'Ecran.
- C'est le premier plan qui attendra... Présentez-moi, ou je me présente moi-même devant tout le monde...
T.-P. Bicklehope dut s'exécuter. Il s'approcha de l'héroïne du film. Les techniciens présents, qui ne pouvaient se douter de la véritable raison de son intervention, croyaient tous que le patron allait faire recommencer la scène à sa manière.
Miss, dit T.-P. Bicklehope, voulez- vous venir avec moi... Il y a là quelqu'un qui désire causer avec vous...
Miss Constance Phips tressaillit légèrement.
- J'interromps le travail pendant une heure, ajouta T.-P. Bicklehope en s'adressant au metteur en scène. Voyez si vous pouvez utiliser cette heure en tournant une scène qui ne nécessite pas la présence de miss...
- Qui donc désire me parler ? demanda miss Constance Phips. Vous me dites cela de façon si mystérieuse...
- Venez, miss, se borna à répondre le Roi de l'Ecran.
Miss Constance Phips n'éleva pas d'autres objections et suivit T.-P. Bicklehope qui la conduisit dans l'un des bureaux mis à la disposition des chefs de service. Jonas les suivit. La porte fut soigneusement fermée, puis:
- Miss, dit T.-P. Bicklehope, je vous présente M. Jonas...
La jeune Américaine toisa le petit bonhomme assez dédaigneusement. Pourtant un observateur subtil eût remarqué que son regard trahissait quelque
inquiétude.
- Que me veut M. Jonas ? dit-elle.
- Je n'irai pas par quatre chemins, miss, dit Jonas. Je suis mandaté par monsieur votre père, comme je vais vous en fournir la preuve par la lecture des papiers que voici, à l'effet de vous retrouver et de vous ramener auprès de lui... Je n'ap- précie pas les raisons qui vous ont déterminée, miss, à embrasser dans des conditions assez... spéciales, la carrière cinématographique; mais, puisque j'ai eu le bonheur de retrouver votre trace, j'ose espérer que vous ne mettrez pas obstacle à l'accomplissement de la mission qui m'a été confiée par M. Reginald Phips... Je m'empresse d'ajouter que je me suis mis d'accord avec M. T.-P. Bicklehope ici présent pour que vous puissiez achever de tourner les quelques scères restantes qui concernent votre rôle...
Pendant que Jonas parlait, un sourire singulier errait sur les lèvres de la jeune fille.
- Monsieur, dit-elle enfin, je vous suis fort obligée de vos excellentes intentions... Mais vous négligez un point qui a son importance...
- Lequel, je vous prie ?...
- Savez-vous si je suis disposée à retourner bénévolement auprès de mon père ?... Je suis majeure et j'ai la prétention d'agir sans contrainte et suivant ma propre volonté...
- Permettez-moi de vous dire respectueusement que votre mariage avec M. le baron de Champval a été légalement et religieusement célébré, et que votre mari...
- A le droit de me faire ramener auprès de lui... C'est bien cela que vous voulez dire ?...
Et miss Constance Phips partit d'un éclat de rire qui ne fut pas sans causer quelque mortification à l'honnête détective.
- Mais, monsieur, reprit-elle, vous oubliez que nous sommes en Amérique où les diverses législations concernant les mariage sont sensiblement différents des législations européennes... Si je veux rester en Amérique, j'y resterai, et je vous défie bien de m'obliger à quoi que ce soit qui ne m'agrée point.
- C'est bien pourquoi, miss, dit Jonas avec aplomb, je suis persuadé que vous consentiez de bon gré à revenir avec moi en France aussitôt après que vous aurez achevé de tourner le film de M. T.-P. Bicklehope...
Quoi qu'il en eût, Jonas ne laissait pas d'être un peu troublé par l'attitude impénétrable de miss Constance Phips.
Il s'était attendu à de la colère, à du dépit, à une révolte caractérisée. Or, cette jeune fille qu'il venait de retrouver dans des circonstances pour le moins extraordinaires lui opposait une manière de calme énigmatique qui le déroutait.
Il risqua une pointe audacieuse.
- Je me doute bien, miss, dit-il, que si vous avez jugé bon de disparaître le jour même de votre mariage pour, quelques mois plus tard, révéler par la voie du cinématographe, la façon dont vous vous y êtes prise ou dont on s'y est pris pour vous, c'est qu'au principe de votre aventure il y a des raisons de sentiment... Excusez ma brutalité... Mais vous aimez probablement quelqu'un qui n'est pas le baron de Champval...
- Je pourrais, monsieur, dit miss Constance Phips toujours aussi calme et aussi mystérieuse, vous dire que cela ne vous regarde pas et même vous gifler pour vos paroles offensantes... Je préfère vous dire tranquillement que ce que vous avez de mieux à faire, c'est de retourner auprès de M. Reginald Phips et du baron de Champval. Vous leur direz que vous m'avez vue, comment vous m'avez vue, où vous m'avez vue... Au besoin vous leur apporterez des photographies de moi, prises par les merveilleux opérateurs de M. T.-P. Bicklehope... Enfin, vous leur direz que je leur écrirai dès que le film sera terminé, c'est-à-dire quand les indiscrétions ne pourront plus lui être préjudiciables... voilà !... Et, se tournant vers le Roi de l'Ecran : Que pensez-vous de tout cela, mon cher directeur ? dit-elle en souriant.
- Je pense que c'est très ennuyeux, grogna T.-P. Bicklehope. Après tout, chacun son point de vue et chacun son intérêt...
- Ce qui veut dire, mon cher directeur ?
- Ce qui veut dire, miss, que vous ferez comme il vous plaira quand le film sera terminé, c'est-à-dire dans une semaine... Jusque-là vous êtes dans ma dépendance absolue et M. Jonas aussi. Toute communication entre l'extérieur et vous deux est sévèrement interrompue. Après, vous vous en irez où vous voudrez, comme vous voudrez, ensemble ou séparément... ça m'est égal. votre contrat aura pris fin, miss... Vos indiscrétions ne pourront plus me nuire, monsieur Jonas...
- Je trouve que tout est pour le mieux ainsi, dit Jonas. Et j'accepte avec plaisir votre hospitalité forcée...
Miss Constance Phips ne prononça pas une parole, mais elle lança à Jonas un regard qui n'était pas précisément sympathique...
CHAPITRE XV
Le film est achevé
La semaine nécessaire à l'achèvement des prises de vues du film s'était écoulée. Miss Constance Phips avait consciencieusement et brillamment rempli son rôle de star. Mais elle avait posé une condition à T.-P. Bicklehope.
- Il est bien entendu, avait-elle dit, que durant cette semaine, vous ne m'obligerez pas à subir la présence de ce Jonas.
Informé de cette exigence, le détective s'était incliné de la meilleure grâce du monde. Libre de circuler dans l'enceinte du Studio du Désert, sous la surveillance d'un vigoureux gaillard affecté d'ordinaire à la police des figurants, il avait constamment fait preuve d'un tact irréprochable, évitant soigneusement de rencontrer miss Constance Phips.
Cette docilité lui avait valu la sympathie reconnaissante de T.-P. Bicklehope, qui s'était pris à s'intéresser à cet homme si empressé à ne le point contrecarrer.
(A suivre.) Gabriel BERNARD.
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