| La Dépêche - 22 septembre 1926 |
Fonck a échappé à la mort
L'avion prend feu au départ; le mécanicien et le radio= télégraphiste ont péri dans les flammes.
New-York, 21 septembre. L'avion New-York-Paris a capoté au moment où il prenait le départ et est venu s'écraser en feu sur le sol.
Le capitaine Fonck et l'aviateur Curtin ont eu le temps de se dégager et de sauter de l'appareil. Ils sont saufs, mais le mécanicien et le radio- télégraphiste, M. Clavier, pris sous le fuselage, ont péri dans les flammes.
Comment se produisit la catastrophe
New-York, 21 septembre. Le capitaine Fonck et ses compagnons avaient déjeuné ce matin, à 4 h. 30. Il dit en riant que c'était leur dernier petit déjeuner en Amérique.
A 6 h. 20, les mécaniciens mirent le moteur en marche sous la direction personnelle de Fonck. Tout semblait bien aller alors. En réalité, on procéda aux préparatifs d'une façon si prudente que la foule qui s'était assemblée manifesta quelque impatience. Plusieurs personnes firent remarquer que l'horizon était rose, ce qui était de bon augure pour l'expédition.
L'appareil pesait environ 14 tonnes métriques.
Le radiotélégraphiste Clavier fut le premier à monter à bord de l'avion. Fonck se mit à la direction, le lieutenant Curtin à ses côtés. L'appareil démarra lentement, aux applaudissements frénétiques de la foule. L'avion s'éleva avec difficulté et retomba sur le sol après s'être élevé de quatre pieds seulement. Fonck réussit à décoller de nouveau, mais une explosion se fit entendre. L'avion continua d'avancer rapidement en s'inclinant dangereusement, piqua du nez dans un fossé et prit feu. Un nuage de fumée noire enveloppa l'appareil, le cachant aux yeux de la foule.
On crut en premier lieu qu'aucun des occupants de l'avion ne pourrait survivre, mais une acclamation formidable s'éleva lorsqu'on vit le capitaine Fonck et le lieutenant Curtin sortir en trébuchant des nuages de fumée. Ils s'affaissèrent sur le sol quelques pas plus loin.
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M. Barber, de New-York, fut le premier homme à s'approcher de Fonck et de Curtin. Il releva d'abord Fonck, dont les yeux étaient fixes et vitreux. On releva ensuite le lieutenant Curtin qui, lorsqu'on lui demanda s'il était blessé, répondit : « Non, je suis indemne; mais les autres?... les autres?...
Le capitaine Fonck porta sa main à son front et les larmes lui vinrent aux yeux. Il parut ne pas pouvoir momentanément se rendre compte de ce qui venait d'arriver autour de lui ou du sort de ses compagnons. Fonck et Curtin furent transportés dans le hangar de M. Sikorsky l'ingénieur-constructeur lui-même leur prodigua ses soins. C'est un miracle que Fonck et Curtin aient pu se dégager de l'avion en flammes, car celui-ci brûlait dans une légère dépression de terrain formant fossé et il leur était en conséquence bien plus difficile de s'échapper. Plusieurs milliers de personnes s'étaient assemblées pour assister au départ des aviateurs, mais personne n'a pu s'approcher à moins d'une douzaine de mètres de l'appareil en flammes. Quarante-cinq minutes après l'accident. l'avion brûlait encore. Tous les efforts des pompiers pour éteindre les flammes furent vains. Il était impossible d'atteindre les deux hommes qui étaient restés dans l'avion. A 7 h. 30, l'avion n'était plus qu'un monceau de cendres ardentes et de pièces d'acier tordues
Lorsque l'incendie s'éteignit, on laissa les cadavres du mécanicien du radiotélégraphiste où ils étaient jusqu'à l'arrivée du coroner, qui fit l'enquête médico-légale. Un des cadavres fut trouvé sous une des ailes et l'autre plus en arrière.
On fait remarquer que, dans ses vols d'essai, le capitaine Fonck avait emporté une charge beaucoup moins lourde que celle nécessaire pour une randonnée transatlantique. L'ingénieur Sikorsky, constructeur de l'avion géant, accablé par la douleur, quitta le champ d'aviation après la catastrophe et alla s'enfermer chez lui, dans les environs de New-York.
Les cadavres carbonisés de Charles Clavier et d'Islamof ont été dégagés des débris trois heures après l'accident.
Les débris de l'avion étaient pour ainsi dire encore fumants lorsque des chercheurs de souvenirs sont venus ramasser des rivets, enlever des morceaux de la toile couvrant les ailes de l'appareil ou d'autres fragments non consumés.
Dès que la nouvelle se répandit en ville, des milliers de personnes se rendirent en automobile sur le champ d'aviation.
Les victimes
Paris, 21 septembre. L'opérateur radioélectricien Charles Clavier, qui vient de périr tragiquement, était d'origine parisienne. Ancien radio-télégraphiste de la marine, à Brest, il navigua avant et après la guerre sur le Colbert, en Chine et en Indochine. Agé de 34 ans, marié et père de deux enfants, il était chef de la branche d'aviation de la Radio Industrie, rue des Usines, à Paris. Les parents du mécanicien Islamof demeurent à Constantinople et c'est pour les rejoindre qu'Islamof avait offert ses services au constructeur de l'appareil. Le mécanicien, une fois arrivé à Paris, avait l'intention de gagner Constantinople en travaillant pour payer son voyage.
Fonck et Curtin ont reçu des contusions multiples. Toutefois, ils ont pu regagner leur hôtel quarante-cinq minutes après l'accident.
Déclarations du capitaine Fonck
New-York, 21 septembre. Le capitaine Fonck a pu faire, après avoir été secouru, les déclarations suivantes :
«Aussitôt après avoir pris le départ, j'observai que le train d'atterrissage auxiliaire venait de toucher durement un petit tertre. La roue droite se mit alors à pivoter à angle oblique. Je me rendis compte aussitôt que le gouvernail était désaxé. J'essayai alors de prendre de la hauteur, mais je m'aperçus que mes efforts étaient vains, car un fossé était là, tout proche. Je voulus accélérer la vitesse du moteur, espérant ainsi monter aussi haut que possible. Peine perdue.» Fonck a ensuite expliqué que l'explosion s'était produite au moment même où l'appareil s'écrasait sur le sol.
Les corps déchiquetés de Clavier, l'opérateur de T.S.F.. et d'Islamoff, le mécanicien, ont été retirés des décombres de l'appareil. Ce qui fut le géant Sikorsky n'est plus à présent qu'un monceau de cendres où l'on distingue des barres de métal tordues par le feu.
Le récit de Curtin
New-York, 21 septembre. L'aviateur Curtin a fait le récit suivant de l'accident : «Les moteurs étaient en plein rendement et l'appareil, qui se déplaçait lentement atteignant une vitesse de 55 milles à l'heure, décollait quelques pieds, lorsqu'il retomba sur le sol. Alors la roue auxiliaire se brisa, empêchant le fonctionnement de la direction.
L'avion s'inclina sur le côté gauche et, malgré ses efforts, Fonck ne put le redresser. C'est alors que l'avion prit feu. L'incendie dura plus d'une heure et il fut impossible d'atteindre les aviateurs enfermés dans l'appareil.
Les ingénieurs de la maison étrangère qui a construit l'appareil déclarent qu'aucun blâme ne doit être adressé aux aviateurs et que la tentative sera renouvelée plus tard.
Ce qu'était l'appareil
L'appareil de construction américaine établi d'après les conceptions de l'ingénieur russe Sikorsky était un biplan, d'une envergure; 30 m. 80. Il était muni de trois moteurs de 40 CV. Voici les caractéristiques générales de l'appareil :
Envergure du plan supérieur : 30 m. 80; envergure du plan inférieur : 23 m. 13. Surface portante totale: 100 mètres carrés.
Poids à vide: 3.624 kilos; poids du carburant : 6.885 kilos; poids total en charge; 10.962 kilos.
La structure des plans était entièrement en duralumin et les nervures en tubes de duralumin de section carrée. A l'avant, était placé le groupe moto-propulseur central, puis à la suite le poste de pilotage à double commande côte à côte. Une porte permettait d'accéder au poste de pilotage, à la cabine occupée par les réservoirs supplémentaires d'essence et d'huile, une place réservée au poste de T. S. F. et à l'opérateur.
Les trois moteurs étaient placés l'un dans le nez du fuselage, les deux autres dans des fuseaux latéraux; les moteurs latéraux étant disposés de façon que la cabine et le poste des pilotes soient complètement en dehors du champ des hélices.
La vitesse moyenne horaire prévue était de 200 kil. environ. C'est à leur position «dégagée» dans la carlingue de l'avion, que Fonck et Curtin ont dû d'échapper à la mort. Situés près du centre de gravité de l'appareil entre les ailes, ils furent préservés de l'écrasement total et de l'emprisonnement entre les longerons brisés. Ils purent donc enjamber sans trop de peine la carcasse rompue dont leur poste de pilotage constituait en quelque sorte le centre de résistance. Leurs infortunés compagnons, établis dans une cabine moins «défendue», furent coincés dans les débris, les haubans détendus et les toiles déchirées; la fumée aveuglante fit le reste.
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