| La Dépêche - 22 septembre 1926 |
IDÉES ET DOCTRINES
LA PROPHYLAXIE DU SUICIDE
Le suicide! Voilà, certes, un sujet macabre ! Il est quand même en permanence à l'ordre du jour. Il suffit de lire les faits divers des journaux ou de regarder la statistique des décès. Ils ne sont que trop nombreux ceux qui, oubliant que la vie est un lent suicide où chaque année use et affaiblit le corps, s'acharnent à en hâter la fin inévitable.
Que d'êtres ayant l'appétit de la mort! Ici, une mère qui se précipite dans la rivière avec ses enfants qu'elle ne peut plus nourrir; là, un vieillard, incurable qui se pend pour échapper à ses souffrances et à l'humiliation d'être à charge aux autres; ailleurs, un joueur décavé qui se tire un coup de revolver parce qu'il n'a plus de quoi vivre sans travailler; un enfant réprimandé trop sévèrement qui sombre dans un accès de chagrin; un soldat dégoûté par la caserne qui s'affranchit du service militaire en employant contre lui-même le fusil qu'on lui apprend à manier.
Parfois, ce sont deux époux, qui, ne voulant pas être séparés, partent de compagnie pour le grand voyage d'où l'on ne revient pas. Le souvenir du ménage Lafargue, du couple Sembat est encore dans toutes les mémoires.
Certes, il passera beaucoup d'eau et beaucoup d'ouvrières sous les ponts avant que cesse ce que Victor Hugo appelait
«Cette facilité sinistre de mourir».
Elle sévit parfois comme une épidémie. La lassitude de la vie est contagieuse. A la fin du dix-huitième siècle, le coup de pistolet de Werther eut en Europe de multiples échos, et, récemment, au lendemain de la grande guerre, qui a mis la vie humaine à vil prix, on dit qu'en Hongrie le suicide est devenu une chose à la mode. Nous avons connu quelque chose de semblable, en France, aux environs de l'année 1830.
La société met à la portée des désespérés mille moyens d'en finir: armes à feu, fils électriques, rasoirs, locomotives et automobiles écraseuses, que sais-je ? Le vieux réchaud à charbon est démodé. Et, pour se manquer, il faut être vraiment malchanceux, comme ce personnage de je ne sais plus quel conte, qui, pour être bien sûr de passer de vie à trépas, avala du poison, se munit d'un pistolet, et se pendit au-dessus d'une rivière. Mais le coup de feu coupa la corde; il tomba dans l'eau qui agit comme contre-poison, et il fut rejeté sur la rive: la mort ne voulait point de lui.
Mais elle est rarement si bonne fille. Les suicides qui réussissent sont légion. Or, il n'est pas d'actes qui aient été jugés plus diversement selon les temps, les croyances, les motifs qui les ont déterminés.
Nous avons appris au collège à admirer Brutus et Caton d'Utique qui ne veulent pas survivre à la liberté de leur patrie. Les stoïciens considéraient comme un privilège précieux de l'homme cette possibilité de s'évader de la vie. Plus près de nous, Frédéric II de Prusse portait dans ane petite boîte ovale dix-huit pilules d'opium qui devaient l'aider à sortir avec honneur de la situation la plus critique. Et comment condamner le sauveteur qui s'expose à une mort certaine pour secourir un navire en détresse, le jeune héros qui sacrifie sa jeunesse et ses longs espoirs à une grande et belle cause ?.
N'est-ce pas le bon le bon romancier Rosny aîné qui, hanté par l'angoisse de la mort, a imaginé dans une société future ce qu'il a nommé l'euthanasie, la mort heureuse ? Elle est accordée comme une récompense à ceux qui ont bien mérité de leur pays. Il leur est permis de s'en aller doucement, par un chemin de velours, dans le néant ou l'inconnu.
Les premiers chrétiens n'avaient pas besoin de cette absence de souffrance; ils avaient la généreuse folie du martyre; il allaient à la mort comme à une fête. Qu'était-ce que cette misérable existence terrestre en regard d'une éternité de béatitude ?
Mais cet attrait du Paradis était si fort qu'il devenait un danger. On risquait de voir une foule de malheureux s'empresser de quitter cette vallée de larmes, cette mauvaise hôtellerie qu'était la terre. L'Eglise sentit la nécessité de réagir. Elle se prononça contre le suicide. Elle refusa la sépulture chrétienne à ceux qui avançaient leur départ pour l'autre monde.
Hommes d'Etat et moralistes suivirent. Ce fut à qui proclamerait que l'on n'a pas le droit de quitter ce monde, tant qu'ont peut y faire quelque bien à ses semblables. Cette désertion fut qualifiée lâcheté, une lâcheté que beaucoup de gens n'ont pas le courage de commettre. C'est encore l'opinion qui prévaut.
Mais aujourd'hui, l'on ne songe plus seulement à blâmer le suicide; on s'occupe de le prévenir, ce qui vaut mieux. A l'hôpital Henri-Rousselle, qui est un fragment de l'asile Sainte-Anne, sous la direction du docteur Toulouse, on travaille à guérir ceux qui ont la tentation de chercher le repos final avant leur journée faite.
Il y a là, sous les auspices de la Ligue d'hygiène mentale, une prophylaxie médicale. Les malades, les névrosés, victimes de notre existence trépidante, viennent, d'eux-mêmes ou amenés par leurs parents, demander secours contre la neurasthénie qui les menace; et avec un régime calme et sain, de la musique, des distractions douces, avec l'aide d'un air pur et de la bonne nature, on s'efforce de leur rendre le goût de la vie.
Et c'est une œuvre méritoire, mais qui a besoin d'être doublée, complétée par ce que j'appellerai la prophylaxie sociale. Je veux dire qu'il est temps et grand temps d'assurer à ceux qui ne possèdent comme capital que leurs bras et leur cerveau des garanties contre la vieillesse, l'invalidité, la misère. Qui veut supprimer l'effet doit supprimer les causes, et l'insécurité est un de celles qui ont la plus pernicieuse action.
Par cette double voie, on doit et peut arriver à diminuer le nombre de ces désespérés dont la fuite accuse notre civilisation si fière d'elle-même.
Georges RENARD.
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