| La Dépêche - 26 septembre 1926 |
HOMMES ET CHOSES
La Lune et les Êtres vivants
C'est une histoire proprement miraculeuse que nous conte M. R. Legendre, directeur du laboratoire de physiologie comparée à l'Ecole des Hautes Etudes. Maeterlinck avait célébré «le vol nuptial» des abeilles. Vous allez assister avec le savant à la «danse nuptiale» de certains annélides marins : les néréides.
Cela se passe à Concarneau.
«Je ne sais si vous connaissez Concarneau, écrit M. Legendre qui aurait pu être un grand artiste de la plume s'il n'avait préféré être un biologiste, c'est bien le port le plus pittoresque de toute la Cornouaille. Le soir, le soleil couchant colore la féerie qu'une armée de peintres, installés sur le quai, partout, assis sur toutes les bornes, s'essaient à reproduire en grande hâte; au fond, la vieille ville fortifiée, aux granits butinés de lichens jaune d'or, puis verts à mesure que le soleil descend; devant, la multitude des thoniers et des sardiniers, les uns peints des plus vives couleurs : blancs à listons bleus, bleus à listons jaunes, oranges, verts, roses, leurs voiles à demi descendues riches comme des velours anciens ou des soieries changeantes; les autres noirs, sombres, égayés seulement du bleu des filets qui sèchent aux mâts, du reflet d'une voile brune. Sur les bateaux et sur le quai, un grouillement de marins en vareuses bleues ou rouges patinées par l'eau de mer; le long des maisons, une agitation de collerettes et de coiffes blanches tranchant sur le noir des velours et des draps. C'est le soir. La mer, calme, reflète en ondulant toutes ces notes de couleur vive. Le ciel est bleu, sans un nuage. La fumée des cotriades monte à l'arrière des sardiniers.
» Ayant hâtivement dîné, couverts du tricot de laine, car il fera froid tout à l'heure, nous embarquons sur notre petit bateau qu'encombrent la lanterne, les bocaux, les cristallisoirs. A la godille le plus souvent, faute de vent, nous pénétrons dans la féerie, brisant de notre sillage le miroir de l'eau. La jetée passée, voici la rade, peuplée d'autres sardiniers cabanes pour la nuit; l'eau y est d'or, les vaguelettes bleu turquoise. Nous nous dirigeons vers le soleil, quittons la cohue des bateaux, longeons la plage, approchons d'une petite baie limitée en mer par le rocher d'Ar Gazek, et sur terre par les deux points du Minez, où nous mouillerons. C'est une navigation de rêve; devant nous, le soleil se couche dans une apothéose jaune et orange; derrière, l'eau est déjà devenue froide comme l'acier.» Voilà le paysage : il est admirable. Voici maintenant le miracle :
«Le bateau est arrêté. On place sur l'eau la lanterne à acétylène, faite pour flotter, et qui projette autour et au-dessous d'elle une lumière puissante, divisée en six faisceaux par les lignes d'ombre que dessinent ses montants. Alors apparaît dans la mer un fourmillement de vie : copépodes, carnacés, schezopodes, amphithodes, isopodes. Et de petites perches, et de magnifiques annélides blancs et roses, et des poissons adultes qui se jettent sur cette faune grouillante... On entend leurs ébats quand ils sautent hors de l'eau, ou nagent en frisant sa surface.
Et voici les néréides ! Il est neuf heures du soir, le 1er mai. Un ver sort de l'ombre, traverse la zone éclairée, disparaît. Un autre suit, et bientôt on ne peut compter tous ceux qui passent comme des flèches d'un blanc rosé, en tournant, tournant toujours. Leurs orbes se raccourcissent, tandis que d'autres s'approchent. Toute l'eau visible est bientôt sillonnée par ces flèches animées qui tracent des cordes, des ellipses, des boucles. La mer en est pleine. Tous sont des mâles. Mais voici les femelles, qu'on reconnaît à leur nage moins rapide.
L'agitation grandit. Des groupes s'isolent, formés chacun d'une femelle nageant en ronds de plus en plus serrés, et de plusieurs mâles tournant autour d'elle de plus en plus vite, en cercles et en «huit», la frôlant au passage. Quand la femelle est arrivée à tourner en rond comme un anneau, la tête et la queue presque en contact, soudain apparaît dans l'eau une masse vert émeraude : ce sont les œufs, qui s'échappent par des déchirures du corps. A ce moment l'excitation est au comble. Les mâles traversent la masse d'œufs à toute vitesse, en les fécondant. Des traînées blanches tachent l'eau verte, puis s'effacent en se diluant. Enfin la femelle tombe au fond, inerte, épuisée. Les mâles s'éloignent, tandis que d'autres groupes continuent leur danse.
La scène dure une heure, ou davantage. A perte de vue la mer semble bouillonner d'hétéronéréis tourbillonnants. Tout ce qu'on sort de l'eau, lanterne, cordages, encre, est enduit de ces vers ramassés au passage. Ceux qu'on a recueillis dans un cristallisoir y dansent jusqu'à épuisement, et meurent agglutinés par les hontes.
Or, cette danse nuptiale des néréides paraît en rapport direct et mystérieux avec les phases de la lune ! Pour une espèce surtout, dont les individus sont innombrables, Platynéréss Dumerilii, le phénomène est manifeste. Du mois de mai au mois d'octobre, leurs essaims apparaissent avec régularité pas un seul à la pleine lune; à la nouvelle lune, quelques uns très rares; au premier et au dernier quartier, des masses atteignent peut-être, en avril, un millier ou plus
Et c'est la même chose partout, sur toute la face du globe, semble-t-il, pour ces annélides. Dans les mers qu Japon, dans celle de Bermudes, sur les côtes du Massachusetts, dans la Méditerranée, dans l'Atlantique, près de Banyuls; partout enfin où l'on a pu observer «la danse». Dans le Pacıfique également, autour des îles Samoa et des Fidgi; aux derniers quartiers de la lune, dans les mois d'octobre et de novembre, c'est-à-dire au printemps nous sommes dans l'autre hémisphère, l'ordre des saisons est inversé, les néréides apparaissent «comme du vermicelle ou du macaroni», avec une telle régularité que l'arrivée de cette nourriture inépuisable marque, pour les indigènes, mieux qu'un calendrier, l'ouverture de la saison nouvelle.
Ainsi, au premier ou le dernier quartier de la lune, toujours !
Pour les crabes terrestres des îles des Indes orientales, la reproduction semble avoir lieu, au contraire, au moment de la pleine lune. Dans le Kattegat, le hareng devient aussi plus abondant à de certains moments du déplacement de l'orbite lunaire. Quelques fleurs se tournent vers la lune comme elles le font vers le soleil, des graines germent quand la lune brille.
Donc, pour certaines espèces, le moment aigu de l'activité vitale, qui se traduit par la reproduction, accompagne l'absence de la lune. Pour certaines autres, il faut par contre la pleine lune. Mais la lune joue toujours un rôle : son action est nuisible ou favorable. Il y a un rythme lunaire qui accompagne le rythme de la vie.
Pourquoi ? Nécessité de la présence ou de l'absence de la lumière de la lune ? «Marées» électriques ? On n'en sait rien, on ne le saura peut-être jamais. Cependant le fait est là. La lune agit incontestablement sur le magnétisme terrestre. Elle agit non moins incontestablement sur l'activité de certaines espèces d'animaux inférieurs. Il serait vraiment à souhaiter que des études si intéressantes pussent être poussées plus loin, avec méthode et régularité. Hélas ! le temps et le personnel manquent, ainsi que l'argent, dit M. Legendre. La science pure ne nourrit plus son homme, les jeunes générations s'en écartent... Les anciennes doivent alors suffire à tout : aux recherches originales, à l'enseignement, aux consultations qu'incessamment leur demandent les pouvoirs publics sur la pêche, les migrations du poisson... Mais quand les vieux vants qui restent n'y seront plus ?...
Pierre MILLE.
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