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Paris-Soir - 26 septembre 1926

 


Francis Jammes

LE PORTRAIT DU JOUR
FRANCIS JAMMES

Maurice Martin du Gard, dans les Nouvelles Littéraires, a conté avec beaucoup de finesse et de goût, beaucoup de pénétration aussi, une visite qu'il fit à Francis Jammes au pays basque.
Il a décrit cette maison que le poète obtint de Dieu à la suite d'une neuvaine faite à saint Joseph. Ce bienheureux, sensible à la dévotion du créateur de Clara d'Ellebeuse, fit une démarche au Bureau céleste des intercessions. Il obtint qu'une vieille dame, qui aimait beaucoup les enfants et les poètes, trépassât juste à temps pour que Francis Jammes, avant que ne fussent votées les si dures lois sur la succession, pût devenir propriétaire d'un logis proportionné à sa famille.
Maurice Martin du Gard a décrit cette vaste cuisine où deux fusils sont croisés au-dessus de la cheminée que surmonte aussi une Vierge encadrée de bouquets sauvages. Il parle du chien qui dort près de la porte, des dévotes qui viennent rendre visite au poète religieux, de l'accent de Provence et de l'accent de Gascogne qui se mêlent dans les exclamations de Jammes resté chaleureux malgré sa quasi-béatitude, de la paix campagnarde, du logis frais où le soleil de midi ne pénètre point, de l'existence paisible que mène là-bas l'auteur du Roman du Lièvre, au milieu d'une quantité de petits Jammes, plus agiles que des rats, et plus nombreux que des mouches, surgissant tour à tour ou tous ensemble de chaque fenêtre, de chaque porte ou de chaque soupirail.
C'est là-bas, loin du Siècle, que le poète a fixé ses jours. Je n'insisterai pas sur sa conversion, cette évolution intellectuelle qu'on pourrait préférer intime, et dont la presse a parlé. Je n'insisterai pas sur la foi franciscaine tour a tour grave et familière dont les beaux poèmes de En Dieu et de L'Eglise habillée de Feuilles attestent la sincérité. Je ne regretterai pas l'ironiste que nous avons perdu, remplacé par cette sorte de moine prolifique, ni l'observateur narquois de L'Angélus de l'Aube à l'Angélus du Soir.
Francis Jammes a mené sa vie à sa guise. Il a su se préserver de la banalité. Il a réalisé même de singulières contradictions en étant à la fois le disciple de Rousseau et celui de l'Eglise catholique. Il a su être «précieux» dans la double acception du mot. Il a donné un peu trop souvent l'impression qu'il tirait parti de sa candeur, et qu'il faisait de sa religion de petits produits industriels analogues aux souvenirs qu'on vend aux pèlerins de Notre-Dame de Lourdes. Mais ce fut, je crois, l'effet beaucoup plus de l'impression qu'il produisit que de l'effet qu'il voulait produire. Il n'en reste pas moins vrai que ce poète délicat, sensible et personnel, a trouvé le moyen, aux temps où nous sommes, de rester un poète, de vivre dans un paysage calme, loin de la vulgarité.

Paul REBOUX.

 


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