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Le Quotidien - 14 septembre 1926

 


Nicolas Lazarevitch, les soviets et la liberté individuelle

La Russie Opprimée vient de publier un document que nous croyons utile de faire connaître à nos lecteurs. Il émane du «Comité pour la défense de Lazarevitch».
Ses rédacteurs l'ont fait parvenir à ce journal, en spécifiant qu'il doit être tenu pour confidentiel.
Ils craignaient, en effet, de le rendre public et de donner ainsi des armes aux journaux hostiles à la «République des Soviets».
Nous publions également les signatures que les protestataires ont réunies et qui figurent à la fin du document.
On reconnaîtra, parmi elles, les noms de plusieurs écrivains ou hommes politiques dont la sympathie est acquise aux idées communistes.
Nous vous communiquons ici un document confidentiel, destiné au représentant de la République des Soviets à Paris et, par son intermédiaire, au gouvernement soviétique.
Les signataires, qui sont tous des amis de la Révolution russe, espèrent par leur intervention non seulement sauver un innocent, mais rendre service à la Révolution elle-même.
Le document n'est pas rendu public afin de ne pas donner aux journaux hostiles à la République des Soviets prétexte à dénigrement systématique.
Vous serez certainement frappé de la gravité des faits signalés et aurez à cœur de renforcer la généreuse démarche des signataires en joignant votre nom au leur et en recueillant d'autres signatures de personnalités connues, sympathiques à la Révolution russe.
Chacun des soussignés peut se charger de transmettre les adhésions aux initiateurs de cette démarche.

AU CAMARADE RAKOWSKI, AMBASSADEUR DE L'U. R. S. S. A PARIS
Voici des faits que nous tenons de personnes absolument dignes de foi, faits qui nous émeuvent et nous poussent, confiants que nous sommes dans votre souci des intérêts du prolétariat et de la Révolution, à nous adresser à vous :
Nicolas Ivanovitch Lazarevitch a été arrêté à Moscou, le 8 octobre 1924, dans la rue, comme il se rendait à son travail. Il sortait de chez son ami Pierre Pascal, où il passait la nuit depuis quelque temps.
L'accusation portée contre lui n'a jamais été divulguée. Ses amis, ayant questionné à droite et à gauche, croient savoir qu'on lui imputait un tract syndicaliste trouvé dans certaines usines, mais ils sont profondément convaincus qu'il n'en est pas l'auteur.
Lazarevitch n'a jamais dissimulé son évolution du communisme au syndicalisme et a toujours revendiqué la responsabilité de ses opinions, s'il avait rédigé le tract, il n'en eût pas renié la paternité. Le style de ce tract est d'ailleurs malhabile et Lazarevilch écrit excellemment plusieurs langues.
Toujours est-il que Lazarevitch, sans avoir jamais été jugé par le tribunal populaire, est emprisonné depuis octobre 1924. Il n'a pu ni se défendre, ni invoquer de témoignages. Il a été dénoncé, arrêté, accusé, jugé, condamné et déporté par voie administrative, par les bureaux du Guépéou, dans le plus grand secret, sans aucum contrôle de la classe ouvrière à laquelle il appartient. Il fut maintenu d'abord au secret à la Loubianka, puis à Boutyrki. Il n'a pu, depuis bientôt deux ans, voir personne, sauf deux ou trois fois son jeune frère, membre des Jeunesses Communistes. Il ne peut recevoir de livres.

Gravement atteint de tuberculose, son état de santé a encore empiré depuis son emprisonnement.Après avoir été interné au camp de Souzdal, il en a été extrait récemment pour être de nouveau emprisonné à Moscou, à la suite de l'incident suivant :
Lazarévitch s'étant permis de chanter dans sa cellule, il s'ensuivit une altercation avec un gardien qui alla même jusqu'à frapper le prisonnier avec violence.
Les parents de Lazarévitch, révolutionnaires de la génération des «narodniki», sont morts en exil. Son frère, communiste, est gravement malade. Et lui, qui est-il ? Voici ce qu'en dit un de ceux qui le connaissent bien :
«Je vous assure que c'est un camarade rare par son intelligence, sa douceur, sa force morale supérieure. Né en Belgique de parents russes émigrés politiques, il se refusa-au service militaire pendant la guerre. Il connut les prisons belges, puis il alla en Russie. Sadoul, qui travailla avec lui à Odessa, parlant de son attitude pendant la Révolution, disait : «C'est un héros.» Il tomba dans les mains des Blancs, auxquels il échappa par miracle, passa en Roumanie, y fut emprisonné, puis en Italie et revint en Russie. Il travaillait comme ouvrier, mais il était employé aussi au Komintern comme traducteur...»
Plusieurs communistes, parmi lesquels André Marty, ont fait des démarches pour le faire mettre en liberté, mais ils n'ont pu jusqu'ici, hélas ! aboutir à rien.
Nous vous adressons, dans le privé cette lettre, ne voulant pas entreprendre une campagne publique dont nos adversaires essaieraient de profiter.

Vous comprendrez certainement le trouble que les faits signalés ici jettent dans la conscience d'amis sincères de la révolution et le tort qu'ils font à la révolution elle-même s'amputant ainsi délibérément d'une force qui lui est toute dévouée : celle d'un de ses propres «héros». Et ces faits, ils ne sont pas niables : le camarade Chliapnikov, remplaçant de l'ambassadeur soviétique en 1925, en a reconnu la véracité au cours d'une entrevue avec une délégation d'ouvriers communistes français qui venaient lui exprimer la douleur de leurs camarades devant un arbitraire aussi évident. Lazarévitch est innocent de ce dont on l'accuse et cela est prouvé par le simple fait qu'on n'a pas osé le juger. S'il était coupable, aurait-on craint de le déférer à ses juges naturels, au tribunal populaire, et de livrer ses actes à l'opinion ouvrière ?
Nous vous demandons d'intervenir pour obtenir des garanties de justice, accusation et jugement publics, sur des faits dûment établis, avec possibilité de défense et de témoignages à décharge. Et si l'on ne veut pas accorder ces garanties, qu'on mettre en liberté cet ouvrier syndicaliste qui a déjà passé une grande partie de sa vie dans les prisons de Belgique, de Hollande, d'Allemagne, de Roumanie et d'Italie au service de la classe ouvrière, avant d'être jeté dans les prisons de la Russie soviétique pour laquelle il a versé son sang.

Romain Rolland, Georges Duhamel, Henry Marx, Mme Séverine, Jacques Mesnil, Georges Pioch, Charles Vildrac, Léon Werth, Signac, Marcel Martinet, Jean-Richard Bloch, Léon Bazalgette, Victor Basch, J. et M. Alexandre, C. Aveline, Gabriel Belot, Edouard Berth, V. Breste. Dévigne, R. Denux, Daenens, Florent Fels, H. Le Fètre, H.-L. Follin, Ermenonville, André Julien, G. de Lacaze-Duthiers. M. Le Barbier, P. et E. Larivière, Marceline Hecquet, C. Le Maquet, Marcel Millet, Joseph Rivière, P.-N. Roinard, Han Ryner, E. Reynier, Ch. Rochat, Samson, Anna et Hans Siemsen, Vlaminck, Maurice Wullens, Marcel Wullens.

 


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