| Le Quotidien - 12 septembre 1926 |
UN NOUVEL ATTENTAT CONTRE MUSSOLINI
UN JEUNE ITALIEN LANCE UNE BOMBE SUR LA VOITURE DU DICTATEUR
Celui-ci n'est pas atteint 8 personnes sont légèrement blessées
La presse fasciste en prend prétexte pour demander à la France de livrer les réfugiés politiques italiens et le Dictateur déclare «qu'il faut en finir avec les tolérances coupables et inouïes d'au delà des frontières»
ROME, 11 septembre. Ce matin, un peu après 10 heures, pendant que l'auto qui transportait M. Mussolini de la villa Torlonia au palais Chigi, traversait la place Porta-Pia, un jeune homme nommé Ermete Giovannini, tailleur de pierres, a lancé une bombe contre la voiture présidentielle.
L'engin est allé heurter la glace latérale de la voiture, puis est tombé sur le sol où il a éclaté.
L'explosion a été très violente. Des débris de toutes sortes ont blessé légèrement huit passants qui ont été transportés à l'hôpital.
Le chauffeur d'une automobile de l'escorte, ayant vu Giovannini lancer la bombe, a dirigé sa voiture contre lui.
Les fonctionnaires de la police étant descendus de voiture se sont précipités à la poursuite de l'auteur de l'attentat.
Celui-ci alors a lancé une deuxième bombe qui n'a pas fait explosion.
Les fonctionnaires étant parvenus à l'arrêter, l'ont fait monter dans une automobile qui passait et l'ont conduit à la direction de la police.
Giovannini, interrogé, a déclaré. d'après les communiqués de la Sûreté générale, qu'il était né en 1900, qu'il avait fait du service pendant la guerre comme travailleur et qu'il était venu de France exprès pour attenter à la vie de M. Mussolini.
Il a ajouté qu'il était arrivé le matin à Rome et que, dans un café près de la Porta-Pia, il avait attendu l'heure du passage de M. Mussolini.
Giovannini avait un revolver de moyen calibre chargé de balles dum-dum.
A 13 h. 20, après un long interrogatoire, il a été conduit à la prison Regina Cæli.
M. Mussolini se rendit au Palais Chigi sans s'attarder sur le lieu de l'attentat. Il y reçut les félicitations des ministres et des représentants des puissances.
En termes voilés le dictateur menace la France
ROME, 11 septembre. Après l'attentat, M. Mussolini a prononcé du balcon du Palais Chigi le discours suivant :
«Romains et Chemises noires, dans le cri formidable avec lequel vous me saluez pour la troisième fois à ce balcon, je sens toute la plénitude de votre foi, tout l'absolu de votre dévouement.
Avant de vous parler de l'épisode qui me concerne, je veux évoquer devant vous la figure immaculée d'un camarade fasciste, qui, il y a deux ans, en ce même jour, tomba à Rome, frappé par une main criminelle: Armando Casalini.
Maintenant je vous dirai probablement peu de choses importantes.
Tout d'abord, la manifestation terminée, je veux qu'il ne survienne aucun trouble dans l'ordre public. Un grand peuple tel que le peuple italien tient en face de toute éventualité ses nerfs parfaitement à leur place.
Un grand parti, tel qu'est sans aucun doute le parti fasciste, se rend parfaitement compte qu'il ne faut, en aucune manière troubler la discipline suprême. »
M. Mussolini a ajouté : «Mais de ce balcon, je veux prononcer quelques mots sérieux, qui doivent être interprétés exactement par ceux auxquels ils sont adressés : Il faut en finir. Il faut en finir avec certaines tolérances coupables et inouïes d'au-delà des frontières.»
A ces mols, les acclamations sont devenues frénétiques.
«Si vraiment on tient à l'amitié du peuple italien, amitié que des épisodes de ce genre pourraient fatalement compromettre.
Je crois en outre, après une sévère méditation qu'il faut appliquer d'autres mesures (cris « à la potence »), et cela je vous le dis non pour moi car j'aime vivre réellement en danger, mais la nation italienne qui travaille avec vigueur comme c'est son devoir, son privilège, son espoir et sa gloire, ne peut pas être, ne doit pas être périodiquement troublée par des fous criminels.
Comme nous avons aboli le système des grèves générales, mobiles et permanentes, nous voulons refréner la série des attentats en recourant à l'application de la peine capitale.
Ainsi il deviendra toujours moins commode de mettre presque en danger l'existence du régime et la tranquillité du peuple italien.»
Une ovation formidable a accueilli ces mots.
«Vous savez que lorsque je parle directement au peuple je ne prononce pas de paroles vaines (cris: Nous le savons, nous le savons), mais je ne fais que d'annoncer des actions que je développerai avec cette méthode, cette ténacité, ce système (Une voix crie: Fascistement), qui sont la base caractéristique du nouveau régime fasciste italien. Chemises noires, à nous pour toutes les batailles, pour toutes les victoires.
La fin du discours de M. Mussolini a été saluée par une grande manifestation.
La presse fasciste réclame la livraison des émigrés !
ROME, 11 septembre. Le Giornale d'Italia, commentant le fait que l'auteur de l'attentat contre M. Mussolini est venu de France, écrit, sous le titre : Haine étrangère : Il est temps que le gouvernement responsable de France considère la portée et les effets de la singulière hospitalité et de la liberté qu'il concède à tous les ennemis du régime italien, à toutes leurs actions et à toutes les organisations anti-italiennes.
Il faut éclaircir les positions; il faut savoir si, au delà des libertés politiques qu'elle soutient, la France entend rester au moins neutre dans la lutte entre le fascisme italien et l'antifascisme étranger, ou si elle entend, au contraire, coopérer silencieusement avec ce dernier, en assumant ainsi une responsabilité tout au moins indirecte dans les actes criminels qui en résultent et qui ont été préparés moralement sur son territoire, et grâce à l'action ténébreuse d'éléments qu'elle a tolérés et protégés.
L'Impero, dans son commentaire, écrit: Il faut que le gouvernement italien demande au gouvernement français l'extradition en masse de tous les émigrés italiens comme délinquants de droit commun.
Ce n'est pas la première fois que le gouvernement et la presse fascistes revendiquent ainsi la livraison ou l'expulsion des émigrés anti-fascistes et dénoncent avec violence l'hospitalité que la France donne aux Italiens contraints par le malheur des temps à s'expatrier.
Ils oublient que la France ne vit pas sous le régime des Chemises Noires et que le droit d'asile est sacré. Des hommes, qui sont aujourd'hui à la tête du fascisme, en ont usé à d'autres époques, alors qu'ils professaient d'autres opinions. De même que les Français, après le 2 décembre, ont pu se réfugier en Angleterre, en Belgique et en Suisse, et s'y élever contre la dictature de Louis Bonaparte, de même les Italiens qui ont passé la frontière pour échapper au sort de Matteotti et de tant d'autres, doivent garder la liberté de critiquer la dictature du duce et d'aspirer au retour d'une ère meilleure.
L'opinion, chez nous, ne permettrait pas qu'il fût touché à cette liberté. M. Mussolini a proféré des paroles chargées de menaces. Dans notre pays, elles ne peuvent provoquer que des haussements d'épaule.
On ne peut pas plus rendre la France responsable de l'attentat d'hier qu'on n'a rendu responsable l'Italie de l'assassinat du président Carnot par un Italien.
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