| Paris-Soir - 12 septembre 1926 |
La Préfecture de Police ouvre une nouvelle enquête
sur la hausse du beurre et du lait
Mais le Parquet ne suit pas
Parlant de la crise de ravitaillement laitier qui menace de plus en plus Paris et de la nécessité où les laiteries se sont trouvées, et de plus en plus se trouveront, d'étendre l'étendue de leur bassin de ramassage, nous disions : «Avant l'arrivée des laitiers dans les régions lointaines, des beurreries et des fromageries s'étaient installées. Avec ces usines qui drainaient tout le lait de la région, les laiteries se trouvèrent en concurrence.»
La concurrence fut acharnée. Les beurriers tenaient à conserver la clientèle des producteurs, et ceux-ci, de leur côté, avaient l'habitude d'aller porter leur lait à la beurrerie.
» Les laitiers offraient-ils au paysan soixante centimes pour son litre de lait, aussitôt les beurriers leur en donnaient treize sous; si les laitiers montaient à soixante-dix centimes, les beurriers accordaient un ou deux centimes de plus.» Et, payés plus cher pour un travail moins difficile (car le lait destiné à la baratte, demande moins de soins que le lait destiné à la consommation), les paysans abandonnaient les laitiers.»
Nous avons aujourd'hui un nouvel exemple de cette longue bataille, dont le consommateur fait tous les frais. Le préfet de police, en effet, vient d'être avisé que des suroffres importantes ont été faites dans certains départements du bassin laitier de Paris.
En Maine-et-Loire, le prix du lait, qui était de soixante à soixante-dix centimes le litre, a été considérablement majoré à la suite de suroffres faites par un industriel de la région. Dans l'Yonne et l'Aube, la rivalité d'une société laitière parisienne, d'une coopérative locale et d'une industrie fromagère, a fait passer le lait de 0 fr. 60 à 0 fr. 85. Les laitiers même, pour arracher le lait aux producteurs, promettent encore des prix plus élevés.
La conséquence ? Nous paierons demain le lait 1 fr. 40, 1 fr. 50 en octobre et, comme la lutte entre laitiers et fromagers a toutes les raisons de durer, 2 francs cet hiver. Il est inadmissible que cette situation dure. Nous avons encore présente à la mémoire la bataille, hélas inutile! puisqu'il n'était pas armé, que M. Morain a livrée l'hiver dernier, pour empêcher les laitiers d'augmenter les prix.
Ce scandale va renaître. Au mépris du consommateur, au mépris de l'administration préfectorale, au mépris de la loi, les laitiers, en pleine lumière, manœuvrent et trafiquent pour faire, avant quelques mois, un article rare et de luxe, du lait, nourriture essentiellement nécessaire des enfants, des malades et des vieillards.
(Voir la suite en 3° page)
Le scandale des laitages
(Suite de la 1" page)
COMMENT ON N'APPLIQUE PAS L'ARTICLE 419 DU CODE
Et pourtant, enquêtes et rapports ne manquent point contre eux. La préfecture de police, la, répression des fraudes, avec un entêtement digne de toutes les louanges, s'acharnent à démontrer ces coupables intrigues. Dès qu'ils ont traversé le boulevard du Palais, les rapports les plus accablants deviennent d'une innocuité parfaite. La justice serait-elle méconnue au sein même du Parquet? Eprouverait-on, au Palais, une invincible répugnance à appliquer l'article 419 du code pénal, si petit pourtant, si misérable devant l'immense convoitise des spéculateurs ?
Cet article, arme unique, est cependant assez précis pour permettre les poursuites au juge de bonne volonté :
«Tous ceux qui, par des faits faux ou calomnieux, semés à dessein dans le public, par des suroffres faites aux prix que demandent les vendeurs eux-mêmes, par réunion ou coalition entre les principaux détenteurs d'une même marchandise ou denrée, tendant à ne pas la vendre ou à la vendre à un certain prix, ou qui, par des voies ou moyens frauduleux quelconques, auront opéré la hausse (ou la baisse) du prix des denrées et marchandises ou des papiers et effets publics, au-dessus (ou au-dessous) des prix qu'aurait déterminés la concurrence naturelle et libre du commerce, seront punis, etc... »
On ne peut être plus clair; c'est du moins ce qu'un vain peuple pense... Mais les pensées du vain peuple sont fausses par définition et négligeables par principe. Il paraît, qu'en fait, cette « suroffre » et cette « coalition » sont si difficiles à établir que les affaires qui les mettent en œuvre sont, automatiquement classées. Malgré tout, la préfecture de Police a ouvert une nouvelle enquête sur les faits signalés dans le Maine-et-Loire, l'Aube et l'Yonne. Souhaitons-lui, mais sans illusion, meilleur succès que n'en eurent ses aînées.
LE BEURRE IMITE LE LAIT
Ce que nous disons du lait peut être répété pour le beurre. Beurre et lait, naturellement, se tiennent, et plus fraternellement encore quand il s'agit de monter ensemble, que dans les cas, rares, il est vrai, où il faut se résigner à descendre.
En trois jours, des beurres fins sont passés, aux Halles, de 16 à 22 francs kilo. Aussitôt solidarité admirable. Le chœur des beurres moyens s'est lancé sur les traces des beurres frais. Et les voilà, de compagnie, partis vers la trentaine. On les voyait ce matin à 23 francs, le kilo. Ils espèrent, pour cet hiver, se pousser jusqu'à 35 francs.
Devant eux aussi la préfecture de Police a l'intention de dresser des obstacles. Le service de la répression des fraudes est chargé d'examiner, non seulement les conditions de vente à Paris, mais encore l'expédition et la production... Plaise au parquet que petite enquête devienne grande !
LES ŒUFS AIMERAIENT SUIVRE
Dans ce pavillon des Halles où souffle constamment l'esprit de la hausse, restent les œufs. Les œufs, y a deux jours, ont été «pénalisés». Ils ne peuvent plus s'expatrier sans payer 50 % à la douane. Aussi, pour se venger d'une mesure si intolérable et contraire à la sainte liberté du commerce, se préparent-ils sournoisement à l'offensive en concentrant des réserves.
C'est ainsi que, hier, sur les 1.275 colis d'œufs reçus par les Halles, 945 ont pris le chemin de la resserre, trois cent trente seulement étant vendus. Que vont-ils faire dans les caves des Halles, légalement enregistrés par cette commission de resserre qui n'a rien à envier à celle du prix du pain pour l'organisation de la hausse ? Ils vont attendre, pour se représenter au pavillon, que la marchandise en soit presque absente alors, parcimonieusement, ils ressortiront et, disputés par des acheteurs avides, ils monteront... monteront... monteront...
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