| Excelsior - 05 septembre 1926 |
LA BELGIQUE SE PRÉPARE A RENDRE
UN SOLENNEL HOMMAGE
A VERHAEREN
Bientôt, les cendres du grand poète seront translatées à Saint- Amand, aux bords de l'Escaut.
LA VEUVE DE VERHAEREN ÉVOQUE SES SOUVENIRS
Presque dix ans nous séparent du jour où Emile Verhaeren mourut à Rouen broyé par un train. Le cruel anniversaire tombera le 27 novembre 1926.
Verhaeren naquit à Saint-Amand, aux bords de l'Escaut. Le fleuve où Anvers puise son orgueil et ses richesses a toujours inspiré aux artistes flamands une sorte de culte. Les poètes ont chanté la majesté de ses flots et l'opulence de ses rives. Les maîtres de la Renaissance le représentent sous les traits d'un géant débonnaire, couronné de de roseaux, appuyé sur une corne d'abondance
et entouré de sirènes et de tritons robustes. On retrouve cette ferveur dans l'œuvre passionnée de Verhaeren. Et maintes fois, en écrivant ou en parlant, le poète nous confia qu'il désirait dormir son dernier sommeil dans les sables et les limons fertiles du cours d'eau vénéré.
L'accident du 27 novembre 1916
Mais après l'affreux accident du 27 novembre 1916, Verhaeren fut enterré en Flandre, comme un soldat, derrière les tranchées de l'Yser, en ce coin de terre inviolé où l'armée belge et son roi trouvèrent refuge. Un comité s'est constitué depuis pour exaucer le vœu suprême de l'auteur du Cloître et des Visages de la vie. Bientôt les cendres d'Emile Verhaeren seront translatées à Saint- Amand, à un pas du vieux Scaldis, dont il chanta la gloire.
Ce comité, sous la présidence de MM. Destrée et Camille Huysmans, ministre des Sciences et Arts, vient de se réunir et de se rendre à l'endroit même où la dépouille de Verhaeren sera définitivement inhumée. Les cérémonies qui accompagneront la translation des cendres et l'inauguration du monument funéraire auront lieu au début de l'automne prochain.
On republie actuellement plusieurs volumes de Verhaeren des poèmes, des essais, des critiques, et Mme Verhaeren se prépare à quitter Saint-Cloud, son séjour préféré, pour aller à Bruxelles. Son état de santé ne lui permettra point d'assister à toutes les assemblées. Mais elle veut, tout au moins, être en Flandre au moment où le pays rendra à son époux un pieux et solennel hommage.
Chez Mme Verhaeren
En cette occasion, nous sommes allé la revoir dans son appartement de l'ancienne rue de Montretout, (à présent, rue Emile-Verhaeren). Là, le disparu écrivit ses plus belles pages, les pages sereines de sa maturité. Et il semble qu'avant de partir il y ait laissé son grand cœur, en le confiant à sa compagne, pour le garder brûlant et vivant parmi nous. Le paisible intérieur a ses fidèles.
(Suite page 3, colonne 7)
LA TRANSLATION DES CENDRES DE VERHAEREN
(Suite de la page 1, colonne 7)
On y rencontre Fontainas, Cromme-lynck, Saint-Georges de Bouhélier, Uzanne; des éditeurs: MM. Valette, Van Melle, Bernouard; les peintres Van Rysselberghe, Tribout, Montald, Letellier; le compositeur Florent Schmitt: Mmes Rodenbach, Signac, la poétesse belge Marie Gevers. L'âme de Verhaeren préside encore les réunions amicales et tcut est demeuré en place dans ces lieux témoins de son labeur et de son génie. La table sur laquelle il corrigeait ses épreuves, ses livres, ses bibelots d'art qu'il caressait de ses mains prudentes et sensibles.
Aux murs, des tableaux, des eaux-fortes témoignent d'un choix averti : un Van Dongen, des Monticelli, un James Ensor. Les effigies sont nombreuses, trop nombreuses. Au zénith de sa carrière, Verhaeren subit une sorte de persécution. Pas un peintre qui ne voulût peindre son portrait, pas un sculpteur qui ne rêvât de faire son buste. Ils ne lui laissaient plus le temps de méditer ni d'écrire. Mais le bon Verhaeren ne voulait décourager personne. Pas même les enfants présomptueux qui venaient lui lire des tragédies de collège. Parmi ces portraits, le plus touchant est une vieille photographie qui montre Verhaeren à sept ans, avec des bas clairs, un petit chapeau et une crinoline! Mme Verhaeren raconte:
Souvenirs
En ce temps, c'était la mode d'habiller les petits garçons en fille, mais dans la bourgeoisie aisée seulement. Vous devinez le martyre de Verhaeren ainsi déguisé, au milieu des galopins du village. Il continua ses études à Sainte-Barbe, à Gand, et à l'université de Louvain. A Gand, il eut comme condisciples Rondenbach, Van Lerberghe, Maeterlinck et Grégoire Le Roy. Nous sommes venus à Paris vers 1889. Nous résidions l'hiver à Saint-Cloud. En été, nous étions au Caillou-qui-Bique, à la mer ou à Bruxelles. Verhaeren avait de nombreux amis dans le monde littéraire français. Les poètes de sa génération, et particulièrement le groupe du Mercure de France, Henri de Régnier, Viellé-Griffin, Stuart Mérill, Gustave Kahn... Ne m'obligez pas trop à remuer les cendres de mon foyer éteint.
Il est probable que le roi et la reine assisteront aux solennités que l'on prépare. Le roi traitait Verhaeren en ami personnel. Bien avant 1914, Verhaeren qui n'était rien moins qu'un courtisan avait deviné le grand caractère du roi Albert, ses connaissances, sa haute probité et son beau courage. Entre le prince et le poète, l'amitié était sincère. La manifestation réunira les personnalités du monde artistique belge. du barreau et de l'enseignement.
Une manifestation internationale
La manifestation sera internationale. Tout n'est pas encore arrêté. On parle d'une représentation d'Hélène de Sparte, à Bruxelles. A Saint- Amand, il s'agira de trouver un emplacement à l'abri des fortes marées. La loi interdit d'élever des séplitures hors des cimetières, mais on fera exception pour Verhaeren, comme on a fait exception pour le cardinal Mercier. Les membres du Pen Club international se sont joints au comité où l'on rencontre Piérard, Paul Spaak, Thomas Braun, Destrée, etc.
L'entretien est interrompu par l'entrée d'un étudiant suisse, qui prépare une thèse sur Verhaeren. Le jeune, homme vient de Saint-Amand, où il est allé en pèlerinage. Je croyais connaître Verhaeren. dit-il. Mais ce n'est qu'après avoir contemplé l'Escaut, les arbres tordus par le vent du Nord et le ciel mouvant et démesuré des plaines flamandes, que je commence à le comprendre.
HORACE VAN OFFEL.
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