| La Dépêche - 05 septembre 1926 |
UN DESASTRE DANS LE MIDI
Les Ravages du Cyclone
On évalue les dégâts à plusieurs millions
Béziers, 4 septembre. L'orage semble s'être éloigné à regret et le soleil brille dans le ciel encore clairsemé de lourds nuages lorsque, vers 1 heure de l'après-midi, nous prenons la route qui conduit vers le nord du département, où l'on nous a signalé des dégâts particulièrement importants.
De Béziers à Hérépian, aucun cours d'eau n'a commis de méfait. Sur tout le parcours, la vigne, desséchée par une période torride, a repris sa vigueur. Une mer de verdure s'étale à l'infini. Si le beau temps reprend, si de nouvelles trombes d'eau ne se produisent, il y aura de belles et abondantes vendanges dans cette région.
Aux environs d'Hérépian, le décor rivière paisible, change. L'Orb, s'est changé en torrent tumultueux qui a commis quelques ravages. La crue subite a emporté les jardins potagers installés sur ses bords pour la commodité de l'arrosage. Les vignes sont ensablées, détruites pour la plupart. Le pont établi l'an dernier par le génie et qui reliait les deux rives Lamalou et La Vernière est détruit. Il en est de même à Le Poujols, où le pont en pierre construit depuis trente ans à peine, et qui présentait d'exceptionnelles garanties de solidité, n'a pas résisté à la poussée des eaux.
Nous rejoignons à Villemagne M. Paul Ourmet, sous-préfet de Béziers, en compagnie de M. Azaïs, agent voyer en chef de l'arrondissement. Lorsque nous arrivons sur les lieux, ils visitent, guidés par M. Cavallié, maire de la commune, la vieille cité historique qui, au seizième siècle, comptait plus de seize mille habitants.
La Marre, qui va grossir l'Orb à Hérépian, a été cruelle pour ses riverains.
Déjà, à quelques kilomètres de Villemagne, nous avons remarqué que les vignes et les jardins avaient énormément souffert; un épais limon recouvre toutes les cultures. Dans la petite ville de Villemagne, c'est pire. Des murs se sont écroulés. Les arbres arrachés ont été entraînés au loin, dévastant tout sur leur passage. La rampe d'accès aboutissant à la passerelle métallique qui enjambe la rivière est complètement détruite. Routes et rues sont profondément ravinées.
Les maisons ont été complètement inondées. Des traces de l'inondation nous permettent de mesurer la hauteur des eaux pendant la crue. Il n'y avait pas moins de 1 m. 60 d'eau dans les habitations, bien qu'en cet endroit la rivière soft très encaissée.
Le désastre, qui se produisit dans la nuit du 2 au 3 septembre, vers 2 heures du matin, surprit complètement les habitants endormis. Pendant plus de deux heures, ils restèrent isolés les uns des autres et sans aucune possibilité d'organiser des secours. Les femmes désespérées, les enfants épouvantés jetaient des cris d'effroi, et si l'on n'eut d'aventure tragique à déplorer, on le dut au sang-froid des hommes. On doit peut-être également à la solidité d'une digue, que le village n'ait pas été emporté tout entier. On voit combien la crue a été violente.
M. Ourmet, en lui apportant le réconfort de la parole officielle, a trouvé cette population laborieuse occupée à réparer les ruines causées par l'inondation.
Il s'est ensuite rendu à Saint-Gervais. A sa suite nous avons parcouru les 15 kilomètres qui séparent les deux localités. Partout sur le trajet les dégâts sont nombreux. La Marre, très encaissée, a fait néanmoins de nombreuses incursions dans les terrains cultivés. A Saint-Etienne-d'Estrechoux, à Castanet-le-Bas, à Saint-Gervais, les dégâts sont peut-être moindres qu'à Villemagne, mais de nombreuses cultures sont détruites.
On signale un important glissement de terrain sur la route d'Andabre, qui a été obstruée pendant la journée de vendredi et où la circulation n'a pu être rétablie que grâce aux efforts diligents d'une importante équipe d'ouvriers mise en œuvre par M. Vidal, agent voyer cantonal de Saint-Gervais. M. Crassous, maire, et M. Chabaud, adjoint, guident M. Ourmet dans sa visite. Après quelques paroles d'encouragement, le sous-préfet quitte Saint-Gervais.
Il est 4 heures lorsque nous reprenons le chemin de Villemagne, où sur notre passage nous pouvons mieux encore nous rendre compte de l'étendue du désastre.
Bur
Puis c'est Bédarieux, qui est toujours sous le pénible impression que lui a causé le tragique accident de l'avant-dernière nuit et où trois victimes dont un enfant en bas âge trouvèrent la mort. Notre itinéraire nous conduit à la Montagnac; l'Hérault a envahi plaine, ainsi que l'un de ses affluents, I'Entigaud, dont le débit insignifiant devient considérable par les temps d'orage. Les plaines de Lézignan-la-Cebe et de Pézenas sont en partie inondées. Celle de Castelnau-de- Cuers également. Non loin de cette dernière localité, la route est recouverte par les eaux.
Cette circonstance nous oblige modifier notre itinéraire et à prendre fa route qui conduit à Saint-Thiberry en passant sur la rive droite du fleuve. Des points culminants du parcours, on découvre de vastes surfaces liquides. Quelques rameaux émergent çà et là mais les eaux se retirent bien lentement. Des vignerons anxieux qui voient déjà la majeure partie de la récolte perdue, se demandent dans quel état ils retrouveront le vignoble. En tout cas, ce sont des centaines de milliers d'hectos de nos meilleurs vins qui feront défaut sur le marché. Les communes de Florensac, de Fessan et d'Agde, où nous terminons notre enquête, ont des parties inférieures de leurs plaines complètement submergées et les vignes ne réapparaîtront que recouvertes d'un épais limon et de toutes les invraisemblables épaves déposées par le fleuve. A l'heure où nous regagnons Béziers le ciel est rasséréné. Avec le beau temps disparaîtront les légitimes appréhensions de ces vaillantes populations si cruellement éprouvées.
Dans le Saint-Ponais
Saint-Pons, 4. septembre. L’œuvre dévastatrice de l'orage qui s'est abattu sur notre région dans la nuit du 1er au 2 septembre a pris des proportions considérables dans le quadrilatère Saint-Pons, Mons-la-Trivale, Cessenon, Cruzy, Saint- Chinian. Les ponts ont été emportés, les routes ravinées ou effondrées, les vignobles inondés, les jardins détruits. Le petit pont du hameau de la Vaulte a été emporté. Sur la ligne du chemin de fer, un éboulement a provoqué un déraillement près de la gare de Mons.
Dans la vallée du Vernazobre, à Saint-Chinian, deux passerelles récemment construites sur la rivière à une hauteur considérable ont été emportées. Les dégâts occasionnés aux seuls chemins ruraux peuvent être évalués à 50,000 francs. Les communes de Pierreru et de Prades n'ont point été épargnées. Le pont a résisté à Pierreru, mais la passerelle a été emportée. A Cessenon, le pont métallique a été détruit. Les chemins de service, réparés pour les vendanges prochaines, sont bouleversés. En ce qui concerne le service vicinal, c'est à plusieurs millions qu'on peut évaluer les pertes subies. Le seul pont de Cessenon représente une valeur de 500.000 francs. Les premières mesures de secours ont été prises et il est probable que le concours des sapeurs du génie sera pas refusé aux communes qui en feront la demande.
Une visite aux sinistrés
Montpellier, 4 septembre. le préfet de l'Hérault a visité les sinistrées du département.
Accompagné de M. Bénézech, conseiller général, maire de Bédarrieux; Ourmet, sous-préfet de Béziers; Azaïs, agent voyer de l'arrondissement de Béziers, il s'est rendu d'abord à l'hôpital de Bédarieux pour y saluer les dépouilles des trois malheureuses victimes de l'accident du hameau de la Bastide, et porter des paroles d'encouragement aux blessés. De Bédarieux, le préfet s'est rendu au Poujol dont le pont de pierre, jeté sur l'Orb, s'est effondré. Il a ensuite parcouru les communes sinistrées en compagnie de M. Caffort, député, et de M. Mouly, conseiller général. Des instructions ont été données au service vicinal, en plein accord avec les maires, afin que les chemins et routes soient mis d'urgence en état de viabilité A Cessenon, un gué maçonné sera établi. A Cruzy, un détachement du 2° génie va coopérer aux travaux réfection des routes.
Dans les autres régions
Mailhac (Aude), 4 septembre. Depuis mercredi matin, la pluie continue à exercer ses ravages dans la commune. Le torrent le Répudre a inondé le village cinq fois en trois jours, le niveau de l'eau atteignant parfois plus de 1m50 dans les maisons. Cette nuit, une maison s'est écroulée avec fracas. Vu l'heure matinale de l'éboulement, nous n'avons eu à déplorer aucun accident de personne. Les ouvriers travaillent au déblaiement de la rue, et la municipalité a pris les mesures nécessaires pour assurer un prompt nettoyage du village.
Le vignoble, entièrement inondé, offre par endroit un aspect lamentable; les chemins impraticables sont remplis de limon déposé par les eaux. La pluie tant désirée commence à tourner au désastre. Souhaitons que le ciel, quoique encore menaçant, nous épargne de nouvelles crues et nous permette de rentrer notre récolte.
Nîmes, 4 septembre. La pluie continue et les orages causent des dégâts dans les localités d'Agnell, Beaufort, Aiguesvives, où les ponts sont endommagés, les maisons inondées, tandis qu'une partie du vignoble de cette région est recouverte de gravier et de sable. Les vendanges, commencées en certaines régions, sont arrêtées. La foudre a détruit un grenier et une remise appartenant à M. César Nouvel, de Junas. La population a prêté son concours pour combattre l'incendie. Dans la région de Sommières, la foudre est tombée sur la ligne électrique, endommageant ou détériorant les poteaux. Au cours de l'orage d'hier, un bûcheron, d'origine italienne, a été tué par la foudre dans le bois d'Aigaliers, près Uzès.
Marseille, 4 septembre. Au cours d'un très violent orage qui s'est abattu sur Marseille, de 7 heures à 8 h. 15, la foudre est tombée sur une barque de pêche «la Sainte-Elise-5839», à bord de laquelle se trouvaient le patron François Florentin et son fils Vincent, âgé de 17 ans. Ce dernier, atteint par la foudre, est très grièvement blessé à la tête. Le mauvais temps sévissant en rade, la barque a été ramenée au port par le service du pilotage.
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