| Le Matin - 05 septembre 1926 |
LE JARDIN DE SARTROUVILLE RECÉLAIT UN PETIT CADAVRE
Et l'on parle, à cette occasion de la mort d'une jeune femme qui avait succombé selon d'aucuns à des manœuvres criminelles
Le 17 août dernier, mourait à Sartrouville, un sieur Weyland, qui habitait au lieudit le Val Notre-Dame, et vivait depuis deux années séparé de sa femme, Mme Pascal, propriétaire au même lieu d'une maison qu'elle occupait naguère avec Weyland, et qui est actuellement louée à un éleveur de volailles, M. Lange.
Or, tout récemment, les autorités de Sartrouville recevaient un étrange avis :
«Le cadavre d'un enfant né avant terme devait, les informait-on, se trouver enterré dans le jardin de la maison de M. Lange. Ce cadavre, ajoutait-on, avait été enfoui là avant la venue de l'éleveur, c'est-à-dire du temps où les époux Weyland habitaient encore la maison; enfin la mère de l'enfant, décédée à la même époque, devait, soupçonnait-on, être morte des suites de manœuvres criminelles.»
Le maréchal des logis chef de gendarmerie Halloy, de la brigade de Maisons-Laffitte prévint le parquet, de Versailles et vint procéder, dans le jardin indiqué. à des recherches dont certaines dépositions permirent de restreindre le champ.
C'est ainsi que le locataire actuel, M. Lange, déclara:
M. Weyland m'avait dit, un jour qu'il me voyait occupé dans mon jardin à faire un «silo»
—Ne creusez pas plus loin, vous trouveriez un «macchabée» (sic). Ma nièce est morte ici, en 1919, à la suite de manœuvres criminelles pratiquées par un médecin de Sartrouville. L'enfant est enterré par ici, et tous les ans je plante des fleurs sur sa tombe.
Weyland passait pour ne pas jouir de la plénitude de ses facultés mentales. Son interlocuteur crut que ce récit n'était que la macabre rêverie d'un cerveau dérangé et n'y pensa point davantage sur le moment. Cette histoire devait lui revenir en mémoire par la suite.
Weyland avait d'ailleurs précisé. La morte était, prétendait-il, sa propre nièce, Blanche Weyland, une jeune fille d'une vingtaine d'années qui avait séjourné pendant la guerre en Lorraine pendant l'occupation allemande et qu'il avait recueillie.
Un cadavre sous l'herbe
Les recherches des gendarmes ne tardèrent pas à aboutir. A peine avaient-ils creusé à une cinquantaine de centimètres dans le sol sablonneux du jardin qu'ils mirent à découvert un petit tas d'ossements, noyé dans une sorte de magma noirâtre qui avait dû être des viscères.
Des ossements menus, presque à l'état de cartilages encore, les débris d'un crâne qui ne devait pas excéder les dimensions d'un œuf, de fémurs, de tibias, de vertèbres lombaires, longs comme des allumettes.
Ces ossements étaient des ossements humains. Autour du crâne adhéraient encore de fins duvets d'un blond pâle qui avaient été des cheveux.
Il s'agissait, devait déclarer un médecin de Sartrouville, le docteur Nouët, à qui ces funèbres restes furent montrés, de ceux d'un fœtus de six à sept mois de gestation.
Le nom de ce même praticien devait, on va le voir, être à nouveau prononcé à l'occasion de cette étrange affaire.
L'étrange découverte de Sartrouville
(SUITE DE NOTRE ENQUÊTE DE 1 PAGE)
Feu M. Weyland, déclara en effet un témoin, avait recueilli chez lui, en 1919. sa nièce Blanche Weyland qui venait de Rosselange, en Lorraine. Lorsque celle-ci était arrivée, elle avait raconté à quelqu'un qu'elle avait subi d'odieuses violences de la part d'un soldat des troupes d'occupation allemandes et qu'elle était enceinte. Elle désrait à tout prix éviter une maternité qui lui faisait horreur.
Je suis allée consulter le docteur Nouët sur mon cas, aurait-elle conté un jour. Il m'a fait une piqûre et m'a demandé cent francs. Je dois retourner le voir.
A trois ou quatre jours de là, ajouta le témoin, Blanche Weyland tomba malade et s'alita. Le docteur Nouët fut appelé à son chevet. Et le. même soir, Weyland aurait dit à quelqu'un : Ce n'est qu'un fœtus... Il est enterré dans le jardin.
Deux jours plus tard, la jeune femme trépassait. Le même médecin appelé ne pouvait, c'est toujours le témoin qui parle, que constater le décès. C'est une méningite qui l'a emmenée, aurait-il alors déclaré.
On trouve, dans les archives de la mairie de Sartrouville, un certificat de décès ainsi conçu :
«La demoiselle Weyland (Blanche), 20 ans, née à Rosselange (arrondissement de Thionville), est décédée ce jour, 16 avril 1919. à 7 heures du matin, des suites de méningite aiguë non contagieuse, au domicile de son oncle, villa du Parc, route d'Argenteuil, au Val-Notre-Dame. Sartrouville. Signé : docteur Nouët.»
L'autre son de cloche
Divers autres témoignages ont été recueillis. L'un d'eux, pour ce qui concerne le rôle que la défunte aurait prêté au docteur Nouët, s'est montré, à vrai dire, beaucoup moins affirmatif :
—Blanche Weyland, lorsqu'elle arriva chez son oncle, avait fort mauvaise mine.
J'ai le ver solitaire, me dit-elle, et j'ai eu la grippe espagnole. Cela ne va toujours pas.
» A aucun moment, a ajouté ce témoin, Blanche ne m'a fait part qu'elle fut enceinte et je ne le remarquai point. Jamais, en outre, elle ne me parla de ses visites chez le docteur, ni de piqûres, ni de la question des cent francs. »
Quant au docteur Nouët, qui est un vieillard de 78 ans, il proteste avec une véhémente indignation contre les accusations qui le visent :
—Weyland, dit-il, n'était plus depuis longtemps en possession de ses facultés mentales. Il était atteint du délire de la persécution. Il n'y a aucune foi à ajouter à ses prétendues révélations.
» Ce cadavre de fœtus ? Mais il a très bien pu le recueillir dans quelque coin ou dans la Seine et l'enterrer dans son jardin, ne fût-ce que dans l'espoir de créer des ennuis aux gens à qui il en voulait !
» Sa nièce est, en effet, venue me consulter. Elle se plaignait de perdre ses forces et de maigrir depuis un an. Elle m'a dit qu'elle avait le ver solitaire. Elle se plaignait aussi, surtout, de maux de tête et d'insomnies. J'ai pu lui donner des remèdes pour expulser son ver solitaire et contre ses maux de tête, signes de la méningite commençante. Quant à son prétendu état de grossesse, elle ne m'en a jamais parlé et je l'ignorais. j’ai en effet, poursuit le docteur, constaté le décès et délivré un certificat, lequel n'avait d'ailleurs rien d'officiel. Le décès fut officiellement constaté par un médecin d'état civil qui lui-même conclut à une méningite.
En un mot, en ce qui concerne l'affaire Weyland, je suis totalement innocent et ignorant de ce qui s'est passé. Et je ne sais d'où vient cette cabale..
L'affaire en est là.
| retour 05 septembre 1926 |



