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Le Petit Journal illustré - 05 septembre 1926

 


Brunes ou blondes : la littérature a été injuste

Brunes ou Blondes?
La littérature a été injuste en prodiguant à l'excès les héroïnes blondes.

L'Amérique se prétend, comme chacun le sait, le pays de la liberté. Mais on y réglemente chaque chose, même les plus irréglementables, et c'est ainsi qu'un congrès récent de coiffeurs et de couturiers a décidé que, cet hiver, la femme à la mode serait brune.
Vous êtes blonde, dites-vous? Tant pis! Vous devrez vous teindre pour obéir aux ordonnances de là-bas. Si vous ne vous soumettez pas à cet arrêt, et fussiez-vous la plus élégante de nos Parisiennes, vous serez reniée par ces messieurs.

A parler franc, ne trouvez-vous pas qu'ils exagèrent un peu? S'il est un avantage physique dont on est maître de disposer à son gré, c'est bien la couleur de ses cheveux, et s'il est un charme féminin qui plaît aux hommes, c'est bien cette diversité des teintes. D'ailleurs, comment les cœurs volages qui sont bien nombreux, n'est-ce pas ? pourraient-ils aller de la brune à la blonde, si toutes les femmes étaient brunes? La nature a bien fait les choses. Libre aux coquettes de changer de nuance, selon leur goût ou leur fantaisie, mais pas toutes ensemble, de grâce! pas toutes de la même manière, à la façon d'un uniforme revêtu par contrainte!
Cependant il faut reconnaître aux coiffeurs américains une excuse. Sans doute ont-ils voulu réagir contre une tradition par laquelle seules les femmes blondes sont jolies, attirantes, dignes d'être aimées, tradition dont est coupable la littérature.
Mais oui, c'est la littérature qui en a décidé ainsi. Chez nous comme ailleurs, hier comme aujourd'hui, les poètes, les romanciers se sont plu à ne prendre pour héroïnes que des blondes.
Tous les vieux textes, du Moyen Age à la Renaissance incluse, sont d'accord en un point, remarque justement à ce propos le docteur Boutarel; tous nous décrivent un même idéal... Hommes ou femmes, ils sont invariablement blonds, d'un blond d'or, d'un blond reluisant... Blondes sont les allégories du Roman de la Rose, blondes les amies de Colin Muset, blondes les héroïnes de nos chansons de geste, de nos romances, de nos pastourelles, de nos chansons toile et de nos romans d'amour. Les deux Yseult sont blondes, Blanchefleur est blonde, Marion, blonde aussi... »
Dès lors, les auteurs vont continuer à se conformer à cet usage. Voici, en effet, comment est décrite la princesse de Clèves, l'héroïne du premier de nos romans psychologiques :
«La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle.»
Le prudent Fénelon s'est gardé de nous décrire la couleur des cheveux de Calypso, pas plus que des autres personnes de son Télémaque. Il fait seulement une exception pour Pholoë, et c'est pour nous dire qu'en apprenant la mort de son fiancé, celle-ci «arracha ses beaux cheveux blonds». Plus prudent encore, l'abbé Prévost ne précise pas les charmes de l'enchanteresse Manon. Mais voici, avec le XIXe siècle, le triomphe du roman : presque toutes les héroïnes de nos auteurs modernes sont blondes. Cette blondeur se rencontre, à chaque page, dans Balzac; et quand, par hasard, une de ses amoureuses est brune, l'écrivain a soin d'ajouter qu'elle cumulait «le coloris des blondes avec la vivacité des brunes».
Jusqu'à nos jours, les exemples du même genre sont trop nombreux pour les citer, même au hasard. Notons seulement que les cheveux des héroïnes de Bourget sont presque invariablement dorés, parfois d'or pâle ou d'or cendré, quelquefois seulement en «soie souple», mais la soie, n'est-ce pas, évoque toujours une idée de blondeur ?
Quant aux poètes, ils se montrent peut-être plus partiaux encore. Cela tient sans doute à une question de versification : «brune» n'a guère qu'une rime : «lune», tandis que «blonde» se prête à toutes les combinaisons métriques avec les mots nombreux qui finissent en «onde» ou le féminin des adjectifs en «ond».
Voilà pourquoi Elvire, de Lamartine, est blonde, et la Lisette, de Béranger, et toutes celles que célébrèrent en vers les poètes et les chansonniers. Chez ces derniers, un cliché traditionnel se repasse d'âge en âge et de couplet en couplet celle que l'on aime a toujours des yeux comme des bleuets, une bouche comme un coquelicot (à moins que ce ne soit comme une cerise) et des cheveux «blonds comme les blés». Ah! sous ce rapport, l'on peut dire que la récolte n'a jamais été déficitaire !
Comprenez-vous maintenant pourquoi le type de beauté idéale comporte immanquablement la blondeur?
C'est une injustice contre laquelle les brunes ont le droit de protester, et aussi les châtaines, ces pauvres châtaines dont on ne parle jamais, bien qu'elles soient, en France, les plus nombreuses? Seulement ce n'est pas aux coiffeurs ni aux couturiers d'Amérique de nous donner, sur ce point, la loi. Les femmes de chez nous savent ce qu'elles ont à faire pour être charmantes et pour qu'on les aime : il leur suffit de rester comme elles sont, avec la couleur de cheveux que la nature leur a donnée. 

Roger RÉGIS.

 

 


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