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Le Quotidien -29 août 1926

 


Rudolph Valentino

RUDOLPH VALENTINO

Napoléon, Victor Hugo, ni Pasteur n'eurent les obsèques que l'on prépare à «Valentino», écrit dans un journal de cinégraphie un jeune, sans doute très jeune enthousiaste.
Voire. Pour celles de l'Empereur, consultez Choses Vues, du même Hugo. Pour le cortège funèbre de celui-ci, consultez les personnes d'âge qui le suivirent. Quelques-unes vous diront que la queue de ce cortège n'était pas encore formée, place des Vosges, que la tête était déjà à l'Arc de Triomphe. Et des gravures du temps vous montreront cet Arc voilé de crêpe, et des torchères géantes encadrant le cénotaphe du poète.
Je n'ai pas suivi le cercueil de Pasteur, mais j'ai assisté aux obsèques de Zola. Ce fut une merveilleuse ruée farouche, serrée, toute rouge d'églantines, toute vibrante d'exaltation, et qui traversa Paris, gravement, durant toute une journée.
J'imagine autrement, d'après les dernières dépêches, le dernier voyage du bel acteur : quelques centaines d'auto suivant le cercueil emporté en troisième vitesse.
Car, en Amérique, les morts vont encore plus vite que chez nous…

Mais c'est la première fois que la fin d'un acteur de cinéma produit une telle impression. Et ce n'est pas un signe des temps nouveaux. C'est une légère transposition d'un état de choses qui dure depuis toujours : la foule n'a d'admiration que pour l'habit, l'acteur. Ni l'auteur de L'Aigle Noir ou de Monsieur Beaucaire, ni même l'inventeur du cinéma n'auront cette gloire, serait-elle posthume.
Et l'écran est un merveilleux faiseur d'illusion.
Je me rappelle avoir vu Valentino, au cours d'une soirée que donnait le nouveau maire de Deauville. Il y avait là les Dolly Sisters, les sœurs Krassine, des directeurs de journaux, de banques, quelques-unes des plus distinguées entre les femmes distinguées de Paris, des écrivains, un ou deux ministres, des diplomates... Quand on sut que Valentino était dans un des salons, ce fut une ruée. 
—Où est-il ?
—Là, dans ce groupe.
Il y avait, dans le coin des paravents chinois, cinq ou six jeunes gens, tous minces, élégamment habillés et portant tous les fameux favoris de Valentino. —Lequel est-ce ?
—Devinez...
Sur les six on en désigna, tour à tour, cinq, les plus beaux, les plus désinvoltes. Rudolph était le sixième, le plus petit, le moins brillant, celui qui avait l'air d'imiter tous les autres… Les journaux ont raconté ses avatars, plus ou moins authentiques.
Bien des jaloux prétendent que tout ce tintamarre n'est qu'une réclame bien organisée pour la vente des films encore en magasin ou à louer. Les purs Américains dénigraient beaucoup Valentino et, même en France, quelques-uns de ses confrères ne l'avaient-ils pas surnommé «Rastaquouère-Meller» ?
A les entendre, Valentino était un garçon gonflé d'orgueil et, malgré tout, sans grande diplomatie.
Il arriva à se fâcher, même avec Mussolini, ce qu'ignoraient peut-être les Chemises Noires qui vinrent spontanément veiller son corps, la fameuse nuit où tout New-York «s'égorgea pour l'entrevoir».
Cette brouille survint à propos d'une automobile. Passant par l'Italie, l'acteur s'était rendu chez un grand fabricant de voitures et lui avait tenu ce langage, sinon textuellement, du moins en fait :
—Je suis Rudolph Valentino. Je consens à emporter en Amérique une de vos voitures. Ce sera pour vous une publicité certaine. Je ne vous demande rien, pas une lire. Mais il me faut cette auto tout de suite.
—Monsieur Valentino, nous sommes très honorés de votre offre, mais nous n'avons aucune voiture terminée. 
—Et celle que vous venez de me montrer ?
—Elle a été commandée par Son Excellence M. Mussolini et va lui être livrée demain.
—Je la veux ce soir.
—Impossible, à moins que Son Excellence consente à vous la laisser... 
—Il consentira...
Et, séance tenante, Valentino fit écrire à Mussolini par son secrétaire. Par son secrétaire, parce que le célèbre acteur ne connaissait pas l'orthographe, disent les uns, par simple morgue, disent les autres.
Bien entendu, le dictateur ne daigna pas répondre.
C'est pour se venger de ce dédain que Valentino se serait fait Américain. M. Mussolini, en retour, fit interdire en Italie les films dans lesquels jouait Valentino...

Une de ses interviews fit scandale. Ce fut après son divorce. Car Valentino, bien que «waiter boy», resquilleur dans les studios où il était arrivé dans de gros souliers, avec un pantalon de velours et une chemise de coton, avait épousé la fille du roi des parfums, Richard Hudnaut, l'homme qui avait imaginé de vendre des parfums au poids, chacun apportant son flacon, exemple d'ailleurs suivi en France. C'est lui qui, aujourd'hui, commandite une petite plage de la Riviera française et dont le «lancement» se fera cet hiver.
En peu de temps, la nouvelle Mme Valentino transforma «Vazelinos, dit le petit spaghetti flottant» en un gentleman élégant.
Alors, l'acteur devint tyrannique. Il exigea l'éviction de l'étrange actrice Nazimova, qui avait tourné la Salomé d'Oscar Wilde, et devait être vedette avec lui.
Le ménage dura cinq années, sa femme préparant les contrats, choisissant les tailleurs de son mari, lui faisant polir les ongles et l'esprit. Quand Rudolph crut pouvoir marcher seul, il répudia son épouse. Les reporters coururent chez l'un et chez l'autre.
—«C'est un parfait gentleman», se contenta de répondre l'ex-Mme Valentino.
—«Peuh !... je me souviens à peine d'elle», répondit le star. «Si je suis resté cinq ans avec cette femme, c'est plus qu'il n'en faut pour la connaître, Alors, assez ! A d'autres...»
On n'aime pas ça, en Amérique. La gloire de Rudolph faillit sombrer. Une nouvelle étoile le sauva. Celle là même qui s'évanouit dans les journaux du monde entier en apprenant la fatale nouvelle.
Mais déjà un autre concert s'élève, Quelques-uns prétendent que le Dom Juan de l'écran mourut des suites l'absorption d'alcool de mauvaise qualité.

Et ils demandent, puisque l'on boit tout de même, en Amérique, qu'on lève la loi sur la prohibition, afin que l'on puisse boire de l'alcool sain.
Car, là-bas, on est toujours pratique, Et il faut que la mort de quelqu'un serve à quelque chose...

MICHEL-GEORGES-MICHEL.

 


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