| La Dépêche -29 août 1926 |
HOMMES ET CHOSES
Progrès et Bonheur
Les journalistes de Paris, considérant qu'il leur faut prendre l'air des champs, comme leurs concitoyens. pendant la saison d'été, ont pris l'ingénieuse habitude de faire exécuter par leur prochain la besogne quotidienne qui alimentera le journal quotidien; à cet effet, ils ont inventé l'Enquête auprès des «personnalités représentatives de la pensée française»; bien assurés que personne ne refusera de s'inscrire parmi les «personnalités représentatives», ils lancent leur questionnaire et s'en vont promener; les réponses arrivent et le journal se fait tout seul. Le plus difficile de l'affaire est de dénicher une question qui intéresse le public, ou même le passionne Cette année, les interviewers ont trouvé chez le poète Abel Bonnard un excellent point de départ, susceptible d'exciter les passions politiques et religieuses, sans en avoir l'air, et de provoquer des réponses émouvantes, qui ne nous conduiront certes pas à la découverte d'une vérité définitive, mais qui amuseront peut-être la galerie, sans fatigue. pour l'enquêteur.
«Que pensez-vous, demandent- ils, du paradoxe émis par M. Abel Bonnard dans son Eloge de l'Ignorance? Si on en croit cet auteur, l'instruction obligatoire que le dix-neuvième siècle vulgarisa en France n'aurait eu d'autre résultat que de transformer l'ignorance ancienne en une ignorance pire. Etes-vous de cet avis? R. S. V. P.»
Il faudrait tout d'abord, n'en déplaise à l'ignorance universelle, constater que la thèse soutenue par M. Abel Bonnard est exactement vieille comme le monde. En dépit de ses apparences d'actualité, elle remonte aux âges les plus lointains de l'histoire humaine, et toujours elle présenta ce même caractère d'actualité parce qu'elle est éternelle. Que dit ce poète, en somme? Il dit que les ignorants d'autrefois possédaient un héritage d'idées, de traditions. de mythes, de contes populaires en qui se résumait le total de l'expérience acquise par la série des générations; plus proches de la nature, ils connaissaient les plantes, les bêtes; leur météorologie pratique, formulée en proverbes, savait prophétiser le temps de ce soir ou de demain aussi sûrement que le communiqué de l'Office central; mieux que les artisans modernes, ils possédaient la technique de leur métier et les secrets de leur art professionnel; héritiers locaux d'une intelligence longuement adaptée aux besoins du pays, ils restaient, chacun dans sa province, plus originaux que les déracinés d'aujourd'hui. Et le poète de conclure : «L'ignorance ancienne mirait en elle l'univers: celle d'à présent ne reflète rien.»
Vous pensez bien que de telles allégations ne pouvaient passer sans riposte. Au poète qui prenait si nettement position de «réactionnaire», on répliqua : «Vous niez les bienfaits de la Révolution française ! En émancipant les esprits, en dissipant autour d'eux les «ténèbres de l'obscurantisme», en les poussant vers le Progrès, elle les a enrichis; ennoblis, et le niveau de tous, paysans, ouvriers ou bourgeois, est incontestablement supérieur, au début du vingtième siècle, à ce qu'il était sous Louis XIV.»
Là-dessus, les antagonismes se montent; le débat, qui cesse immédiatement d'être philosophique pour devenir politique, invite les gens à se prendre aux cheveux, et ils n'y manquent pas. Calmez-vous, messieurs. Vous ne vous entendrez jamais, car la querelle dure depuis quelques milliers d'années, et le problème est insoluble puisqu'il repose sur un malentendu. Les uns demandent : «L'homme est-il ou non plus heureux que jadis?» Et les autres : «L'homme est-il ou non supérieur à ce qu'il était jadis?» Ceux-ci prennent pour idéal le Progrès, ce qui est évidemment très noble, et ceux-là se contentent de souhaiter le Bonheur, ce qui est évidemment très charitable.
Toute la misère vient de ce que Progrès et Bonheur ne sont pas synonymes. Jean-Jacques Rousseau, que personne ne s'avisera de traiter de réactionnaire, et en qui l'on s'accorde à reconnaître un précurseur de la Révolution, ne disait rien de moins que M. Abel Bonnard, quand il préconisait le retour vers la nature, et voyait le maximum de la perfection humaine dans l'âme de l'homme primitif, meilleur, dit-il, et plus heureux que nous. Voltaire lui-même, après avoir fait le tour de nos prétentions philosophiques ou de nos vanités, n'en vient-il pas à conclure identiquement que la sagesse sera de s'en tenir à cultiver son jardin? Avant eux, Erasme, qui écrit l'Eloge de la Folie; Rabelais, qui célèbre Gargantua et Panurge; Thomas Morus, qui découvre l'île d'Utopie, conçoivent-ils autre chose, en dénonçant le mensonge des conventions, autre chose qu'un retour vers la sérénité des simples? Et Jésus, avant eux, n'a-t-il conspué le ridicule orgueil des pharisiens et des docteurs quand il s'écrie: «Heureux les pauvres d'esprit...» Sur quoi, il leur promet le ciel, avec tous les biens du ciel, car il n'ignore pas que les biens de la terre iront toujours, non aux plus simples, mais aux plus malins, quel que soit le régime social sous lequel ils vivront et quels que soient le siècle ou le pays qui mettront côte à côte des malins et des simples
Si on y regarde bien, est-ce que nous différons de nos aïeux autant qu'on se plaît à le dire? Il y a dans chaque peuple, dans chaque race, et chez les bêtes comme chez nous, un ensemble de capacités intellectuelles que l'on peut orienter dans une direction ou dans une autre, mais qu'on ne modifie guère, au fond : on en fait tel ou tel usage, mais elles restent à peu près constantes. Le peuple d'ici est intellectuellement capable d'un certain idéalisme et d'un certain réalisme, qui coexistaient au quatorzième siècle comme ils coexistent à présent, et dans des proportions presque pareilles; mais nous appliquons aujourd'hui ces forces de rêve et de raison à des sujets qui ne sont plus ceux d'autrefois. Nos facultés natives de rêve et d'ironie continuent de s'exercer sur des thèmes qui ont changé, plus que nous n'avons changé nous-mêmes; notre imagination, cette folle du logis, et notre sens de la mesure se combattent comme jadis avec des chances alternées qui, tour à tour, nous exposent à un danger ou nous procurent un avantage. Toute la différence réside peut-être seulement en ceci que notre moyen âge opérait sur des questions de théologie et que l'époque moderne opère sur questions de sociologie. Ce qui nous donne l'illusion d'une différence colossale entre nos aïeux et nous, c'est que, en nous détournant peu à peu des problèmes théologiques, nous avons laissé tomber les superstitions d'antan; elles nous font sourire ou nous épouvantent, elles nous remplissent de commisération. nous révoltent, et, parce que nous en sommes débarrassés, nous nous jugeons très supérieurs.
—«Comment pouvait-on croire ça?» Evidemment, mais nous croyons à d'autres choses qui feront sourire d'autres générations ou les apitoierons sur nous: Nos arrière-petits-fils s'étonneront de maintes bourdes qui ont cours à cette heure et qui seront tout à l'heure démonétisées; ils nous déclareront médiocres et se tiendront pour supérieurs à nous, très supérieurs à nous, moins misérables d'un côté et plus misérables d'un autre, enregistrant leurs gains sans tenir compte de leurs pertes, et tout disposés à confondre, comme nous, le Progrès avec le Bonheur.
Edmond HARAUCOURT.
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