| L'Œuvre -29 août 1926 |
L'ÉTAT D'ÂME DE PANDORE
On ne rit plus dans la gendarmerie
Pandore n'est plus optimiste. Pandore, béat et bon enfant, ne répond plus, imperturbable et satisfait :
—Brigadier, vous avez raison.
Pandore n'est pas content. Pandore murmure.
Au coin des routes, sur la place du chef-lieu de canton, le gendarme n'a rien perdu de sa majesté coutumière. Mais, malgré sa moustache guerrière, malgré son éblouissant baudrier, le gendarme souffre. Cet aspect magnifique et redoutable aux simples chemineaux cache une sourde douleur. Le gendarme aujourd'hui est en proie à une grande crise morale ! On ne rit plus dans les gendarmeries.
M. Wailly, qui, pour les avoir connus, les aime, et qui pour eux fonda La Gendarmerie nouvelle, nous a expliqué les causes de ce «cafard», de ce spleen qui ronge le brave cœur des «représentants de l'autorité».
Ils n'ont pas digéré encore le «crime» de la guerre.
Ne voyez pas là l'affirmation d'un pacifisme agressif. Le crime dont il s'agit est celui qui fut commis contre les gendarmes eux-mêmes.
Pendant la guerre, on leur a fait jouer un rôle déplaisant, pour lequel ils n'étaient pas faits.
- Il y a une loi du 13 février 1900 qui fixe le rôle des gendarmes pendant la guerre. Elle n'a jamais prévu qu'ils devraient être des agents de discipline et jouer derrière le front le rôle odieux d'adjudant de semaine...
Les gendarmes ont toujours sur le cœur ce métier auquel on les a contraints et qui a tellement nui à leur popularité.
Ce n'était pas le métier du gendarme, observe M. Wailly. C'est un berger pour garder et non pas un chien pour mordre. Et tous les braves Pandores pleurent encore d'avoir été obligés de mener cette vie de chien.
C'est Mandel qui a fait cela.
Car les gendarmes aussi sont des victimes de Mandel.
Ce qui m'étonne, c'est qu'il y ait encore des gendarmes. Ils sont 33.000 aujourd'hui. Mais on compte 5.000 vacances. On ne les comblera jamais.
Car le mauvais sort a continué à s'acharner contre la gendarmerie.
D'abord, il n'y a pas de direction. On les brime, on les vexe, on les paie mal, on en est revenu à une discipline désuète, à des astiquages, à des revues de détail dont ne voudraient plus des bleus.
A la fin de la guerre, des jeunes gens, ayant de ce fait sept ans de service accomplis, ont rengagé pour atteindre les quinze ans qui donnent droit à la retraite.
Il y en 6.000 dans ce cas, Dans deux ans ils auront fait leur temps. Ils s'en iront tous. Comment les remplacera-t-on ? Car le dégoût est général et tout le monde ne songe plus qu'à la classe.
Aussi, si au cours de vos randonnées de vacances, vous apercevez au long des routes, côte à côte, brigadier et gendarme, muets et moroses, ayant perdu leur bonne grosse bonne humeur d'antan, ne vous étonnez pas.
C'est le moral qui ne va pas !
PIERRE BÉNARD.
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