| L'Œuvre -29 août 1926 |
Le goût du risque
Comme M. Harjes a été tué en jouant au polo, un jeune Anglais millionnaire s'est tué en disputant, pour rien, pour le plaisir ! une course d'automobiles. Le risque met un peu d'animation dans des existences qui seraient plates et vides sans le sport et l'amour. On aurait pu croire qu'une interminable guerre aurait donné plus de prix à la vie humaine; on aurait pu croire que ceux qui ont survécu s'appliqueraient à diminuer leurs chances de mourir prématurément. Il n'en est rien. La plupart des jeunes gens sont tout prêts à risquer le paquet pour ne pas traîner longtemps une existence médiocre. Les privilégiés qui pourraient rester à l'abri sont pris d'une étrange frénésie. Un industriel raisonnable s'installe sans arrière-pensée dans une voiture éperdue qui bouscule le paysage. Un petit caillou, comme dans la vessie de Cromwell, et son destin est accompli.
Toutes les victoires se paient cher!
Quant à l'amour, il ne compte plus ses victimes et il devient plus meurtrier que la grippe espagnole.
Est-ce donc parce que la vie est plus difficile qu'on la sacrifie aisément, la sienne et celle des autres ? J'ai pourtant entendu des sages qui disaient à des neurasthéniques: Si tu avais autant d'embêtements que moi, tu n'aurais pas le temps d'avoir du vague à l'âme.
Tout est changé. Une vague démence s'empare des hommes qui, depuis tant d'années, connaissent le déséquilibre social.
On ne rencontre plus que de très vieilles gens qui s'assoient l'été dans leur jardin ou l'hiver au coin de leur feu. Les êtres s'agitent et se rassemblent comme s'ils craignaient de rester seuls avec leurs pensées.
Les six secondes pendant lesquelles le petit Anglais de Boulogne s'est défendu contre la mort, en tentant de redresser sa voiture, ont dû lui paraître à la fois atroces et merveilleuses. Il a senti, à l'instant même où il allait mourir, tout le prix de la vie. Il était bien temps! Si son exemple pouvait servir!...
D.
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