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L'Œuvre -29 août 1926

 


Le gardien de la paix qui arrêta un distributeur de billets de banque

Hors d'Œuvre
Erreur sur la personne

Il convient de féliciter le gardien de la paix qui arrêta sur les boulevards un distributeur de billets de banque. (Préalablement, le délinquant avait fait cadeau aux passants d'une certaine quantité de poules, de lapins et aussi d'une tête de veau.)
Cet homme bénéficiera d'un examen médical et sera déclaré sans doute irresponsable. Il est cependant criminel.
Car, de deux choses l'une:
Ou bien il voulait prouver que les billets de banque français n'ont aucune valeur et peuvent être dédaigneusement distribués comme des prospectus. En ce cas, il portait atteinte au crédit de l'Etat.
Ou bien il entendait faire aux passants de véritables cadeaux, et ainsi il appliquait les principes de la plus détestable philanthropie.
Supposez que son exemple soit imité. Supposez que tous ceux qui possèdent des poulets, des lapins, des têtes de veau et des billets de banque se mettent à distribuer dans la rue, à tout venant, des billets de banque, des lapins, des poulets et des têtes de veau.
Alors, il n'y aura plus de riches ni de pauvres parmi nous, ce qui est contraire à la règle liminaire établie par l'Evangile et le Code civil. Il n'y aura plus de voleurs, puisque les voleurs n'auront plus besoin de voler, et il n'y aura plus d'honnêtes gens par opposition aux voleurs. Il n'y aura plus de commerçants, puisque tout sera donné gratuitement. Il n'y aura plus de travailleurs, les paresseux se trouvant nourris de poulet et de tête de veau; par conséquent il n'y aura plus de patrons... Il n'y aura plus de financiers pour protéger et au besoin pour entôler les capitalistes, puisque les billets de banque voleront à tous les vents... Comme il n'y aura plus de voleurs, ni de commerçants, ni de financiers, il n'y aura plus de tribunaux, plus d'avocats et par conséquent plus de ministres. Il n'y aura même plus de sergents de ville... Et voilà pourquoi ce sergent de ville a agi très sagement en arrêtant ce distributeur d'assignats, de poulets, de lapins et de têtes de veau.

Mais un autre gardien de la paix s'est trompé lourdement en passant à tabac ce dormeur étendu sur un banc devant l'Hôtel-Dieu. Il s'est trompé plus lourdement encore en voulant avoir raison après qu'on lui eut démontré son tort, et en appelant des collègues qui menèrent le dormeur au commissariat du quartier Notre-Dame. Car, au commissariat, il fut prouvé que le prisonnier n'était pas un vagabond, mais un riche marchand de fromages, porteur d'une somme de 3.500 francs.
Il faut distinguer, non pas tant entre les faits qu'entre les personnes, ce qui est honorable et ce qui est coupable. Un délit est un acte essentiellement subjectif.
Un riche marchand de fromages, porteur de 3.500 francs, et qui a chez lui un bon lit dans une bonne chambre, a parfaitement le droit de dormir sur un banc de la voie publique si la fantaisie lui en prend.
Mais un vagabond, un miséreux qui n'a pas de toit, pas de chambre, pas de lit, pas un sou dans sa poche pour acheter le droit à un abri provisoire, ne peut invoquer aucune excuse s'il cède au sommeil sur un banc.
J'espère bien que le commissaire de police du quartier Notre-Dame, en secouant les puces de l'agent coupable d'une telle étourderie, lui a expliqué la raison pour laquelle une société civilisée considère comme un délit et comme un scandale le sommeil public d'un misérable sans abri. Parce que le sommeil public du miséreux est un danger pour la société. Un danger... ou un reproche ?

G. de la Fouchardière.

 

 


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