| Le Quotidien -29 août 1926 |
La chasse démocratisée
Lamartine évoque avec un peu d'emphase livre VI des Confidences les souvenirs de l'époque de sa jeunesse où il rentre à la maison familiale, ses études terminées :
«Mon père m'avait acheté les trois compléments de la robe virile d'un adolescent, une montre, un fusil et un cheval, comme pour me dire que, désormais, les heures, les champs, l'espace étaient à moi.»
Remplaçons le cheval par la bicyclette ou la moto et nous avons encore les «trois compléments» jugés indispensables par le jeune rural de 1926.
Mais non plus seulement par le fils du bourgeois : depuis cinquante ans, chaque villageois possède sa montre, depuis vingt ans sa bicyclette et voici que le fusil de chasse passe aussi du plan bourgeois au plan populaire.
La chasse était l'un des privilèges les plus enviés aux riches et dont les riches se montraient le plus jaloux. Qu'un métayer ou domestique fùt convaincu de braconnage sous une forme quelconque, et même avec l’excuse de la misère, quelque sanction brutale s'ensuivait.
Mais, du temps ancien où les primitifs, pour apaiser leur faim, devaient compter sur la capture des bêtes, l'homme de la terre a gardé l'instinct profond de la «braconne» ou de la chasse.
Durant son travail, il lui est loisible de recueillir toutes indications sur les passées des lièvres et les gîtes des perdreaux. Un lacet dans la haie ne tient guère de place; une arme se dissimule facilement dans quelque roncier.
Un peu plus d'aisance et les têtes moins baissées font que l'on répugne à se cacher toujours ainsi que des malfaiteurs : l'on s'offre donc un permis. Cent permis dans une commune où il s'en délivrait cinq !
Vienne le dimanche de l'ouverture, tout une jeunesse enthousiaste fouillera guérets et pâtures, branches et taillis.
Ah ! qu'il serait intéressant de voir un peu de cet enthousiasme se porter vers les Cercles d'Etudes et autres Foyers ou Centres civiques! D'autant que ces jeunes gens dépensent bien assez d'énergie physique tout au long de la semaine. Mais ils vont à la distraction en rapport avec leur instinct, non vers celle qui serait la plus sage à notre entendement de rêveur de mieux.
La plupart d'ailleurs ne tirent aucun avantage pratique de leurs randonnées fatigantes. Car le gibier diminue à mesure que s'accroît le nombre des chasseurs.
Puis le bourgeois fait garder ses terres et le permis officiel n'empêche point le procès du garde particulier. En de certains pays, le permis officiel ne donne quère que le droit de chasser sur quelques lopins de pauvres...
EMILE GUILLAUMIN.
La Vie d'un simple par Emile Guillaumin
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