LA QUOTIDIENNE
Notre cher confrère et vieil ami Gaston Derys a publié, dans le dernier supplément littéraire du Figaro, un charmant article, d'une abondante documentation sur les « Chats des Gens de Lettres ». Tous les écrivains qui ont aimé les chats, et ont fait leurs compagnons et leurs confidents de ces félins « puissants et doux, orgueil de la maison », chantés par Baudelaire et si bien compris par Colette, et Loti, et Coppée, et Rochefort, et Huysmans, et Mallarmé, et cent autres, tous sont énumérés par Gaston Derys, qui n'a oublié de citer qu'Aurélien Scholl.
Et pourtant, il méritait bien de figurer dans cette liste des grands amis des chats, le vieux chroniqueur, qui emmenait avec lui, dans ses déplacements, le majestueux Miraut, un angora superbe, à l'altière prestance, aux admirables yeux d'or, qui trônait littéralement, en tous lieux où il se trouvait, comme s'il eût été le maître du logis.
Quand Scholl était à sa table de travail, Miraut, d'un bond, sautait sur le meuble, avec cette grâce et cette précision dont les félins ont le secret; il s'installait sur les papiers accumulés et, tout en ronronnant, les yeux mi-clos laissant filtrer une étroite lueur verte, il suivait attentivement la marche sur le feuillet de la main qui écrivait; il restait là, immobile et discret, pendant des heures, gardant la même pose; on eût dit qu'il craignait, par un mouvement, de déranger son maître, d'interrompre son travail, de troubier ses pensées. C'est à cause de cette discrétion que les chats sont tant aimés des écrivains, qui voient en eux les compagnons silencieux de leurs rêveries et de leurs méditations.
Admis, naturellement, dans la salle à manger, aux heures des repas, Miraut avait le droit, dont il usait, de monter sur la table. Il se prélassait et évoluait, au milieu des verres et des flacons, sans jamais en déranger l'ordonnance; du panache opulent de sa queue, il lui arrivait seulement de balayer les miettes restées sur la nappe.
Aux célèbres déjeuners du samedi, où Scholl traitait ses amis et leur faisait déguster des vins merveilleux et savourer une chère exquise, les invités, qui tous connaissaient Miraut, lui présentaient leurs hommages, sous forme de caresses sous le menton et de tapes légères sur le dos.
Pendant ce temps, Antonio, l'ara fastueux, que Scholl disait lui avoir été donné par Galliffet, à son retour du Mexique, poussait des cris sur son perchoir, pour attirer l'attention, et Lisette, la chienne jaune, que le chroniqueur avait sauvée de la fourrière, une nuit où, prise au lasso, elle était entraînée par un agent, se glissait dans les jambes des convives ou se pelotonnait sur un fauteuil. Car les animaux familiers de Scholl étaient, dans toutes les pièces de l'appartement, chez eux, et manifestement en avaient conscience...
Il y aura bientôt vingt-cinq ans que la mort a pris Scholl et dispersé toutes les bêtes qu'il avait recueillies. Que sont-elles devenues, après la disparition de l'écrivain? Quel sort fut celui de Lisette, d'Antonio et du majestueux Miraut, dont Scholl, d'une main affectueuse, pétrissait doucement l'abondante fourrure, en se plaisant à répéter le mot de Chamfort: « Dieu a créé le chat pour donner à l'homme l'illusion de caresser un tigre ! ...
PAUL MATHIEX.