| Le Matin - 22 août 1926 |
VOYAGES D'HIER
PLAISIRS ET DEPLAISIRS DE LA DILIGENCE
J’ai sous les yeux la belle carte, avant la dédicace, dessinée par le sieur Sanson d'Abbeville et burinée, en 1632, par le sieur Melchior Tavernier, première image géographique des postes qui traversent le royaume de France.
Paris est là comme une araignée au guet au centre d'une toile compliquée dont les fils sont accrochés à Bruxelles et à Calais, au Havre et à Nancy, à Nantes, Bordeaux, Bayonne, Toulouse, Narbonne et Marseille. Dans son coin, Lyon fait figure d'aragne auxiliaire. Il n'y manque pas un relais.
Quand vous la contemplez, cette carte, une odeur de crottin vous monte aux narines mêlée à celle du vin frais dans les pots d'étain; vous êtes assourdis par des claquement de fouets et une folie de grelots; sous les fers luisants, des pavés du roi jaillissent des gerbes d'étincelles: tout est charmant et périlleux au possible; vous tâtez vos côtes, machinalement, mais vous souriez aux filles accortes qui vous font signe sous les grandes enseignes enluminées du «Grand Cerf» et des «Trois Ecus». N'en déplaise à M. de Buffon, à cette époque et pour bien des lustres, la France est et sera la plus noble conquête du cheval.
Nous n'avons pas connu l'âge d'or de la chaise de poste et du coche aux postillons dont l'avantageux M. de Résséguier voyait avec fierté «sauter les cent boutons de la basque écarlate». Mais que de gratitude nous conservons au pittoresque des diligences!
Partout, au monde, elles étaient deux «la poste» et la «concurrence », nées le même jour pour se chercher noise et se télescoper à plaisir.
La poste se reconnaissait, d'une lieue, à son caractère officiel qui est d'être négligé et suranné dès le berceau. C'était un monstre affligé du gros ventre, dont le coupé, réservé à la sieste du général et du grand-vicaire et aux émanations d'eau de Cologne du sous-préfet, était une manière de cab au dos duquel collait comme un remords la boîte à vilains, alors qu'en 1830 c'était le cab qui collait au dos de la grosse caisse. Elle partait à l'heure exacte, bondée à craquer, roulant et tanguant sous la pyramide de malles qui déplaçait son centre de gravité. Passé la barrière, elle modérait son allure, à seule fin, sans doute, de barrer la route à la concurrente svelte, fringante et frondeuse qui partait toujours en retard mais, sans crier gare, culbutait dans le fossé son adversaire, au premier tournant.
On se retrouvait à la côte. Chacun sait que, même en pays de plaine, il y a des côtes. C'est un fait. Et elles ont joué un grand rôle dans la vie économique de la France.
Dès leur amorce, tout un peuple s'échelonnait le long de la route. Des chasseurs barbus vous proposaient des lièvres à cent sous et des truites à dix-huit. De petits bouts de femme hauts comme une botte vous offraient des fraises dans des feuilles de fougère, ou, dans des feuilles de vigne, des prunes remplies de liqueur de soleil, des pêches duvetées par des fées gourmandes ou encore de pleins mouchoirs à carreaux de champignons dont l'arôme forestier dominait soudain la fâcheuse odeur des chevaux en nage et des cuirs sur- chauffés.
C'était là que, de tradition, les fiers Coursiers s'arrêtaient net, que le postillon sautait à terre, buvait un coup à la régalade, invitait successivement les hommes, les femmes et les ecclésiastiques à descendre, et, bientôt après, pour varier l'intermède, priait, les premiers de pousser à la roue. Le soleil cognait dru sur les nuques. Mais qu'à l'entrée des bois l'ombre était exquise, et délicieusement fraîches et claires les sources imprévues qui jaillissent du rocher, encadrées de ces capillaires qui sont les cheveux de Vénus !
La descente était tumultueuse? D'accord. Parfois même, la poste envoyait une de ses roues en avant-garde pour rattraper la concurrence, et continuait son train d'enfer comme à cloche-pied. La belle affaire ! A l'école des sentimentalités déjà vieillottes du bon M. Schoelcher qui chanta les amours des diligences, d'émouvantes sensibilités se recommandaient à de verdâtres grandeurs d'âme..
Et tout s'achevait à l'auberge où l'on mangeait et buvait avec lenteur, avec art, avec science et avec cordialité aussi entre gens qui ont payé leur place non seulement pour pousser à la roue, mais encore et surtout pour musarder en voyage, pour s'emplir les yeux de paysages et le cœur de confidences et surprendre, au passage, mille secrets de l'âme enveloppée des provinces, mille reflets d'une race qui ne vous attend plus, aujourd'hui, aux relais des postes de France, éloignée des grands chemins par le progrès qui blute ponts et chaussées sous les roues frénétiques des autos....
Pierre Guitet-Vauquelin.
| retour 22 août 1926 |



