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Le Petit Journal illustré - 22 août 1926

 


Les prénoms en faveur autrefois et aujourd'hui

Les prénoms et la mode
Les prénoms en faveur autrefois et aujourd'hui.
La loi et les usages.

Un de nos confrères a eu la curiosité, récemment, de relever sur les registres de l'état-civil, les prénoms étranges portés par de braves gens qui n'en peuvent mais. Il en cite quelques exemples, assez inattendus, en effet, comme ce jeune homme de la Haute-Marne à qui son père, ardent bonapartiste, a infligé cette kyrielle: Turenne-Murat-Eugène-Louis-Napoléon-Bonaparte; et cet autre, né dans le Loiret, dont le nom de famille est Versin, ce qui a permis au père de faire de l'esprit en le prénommant Gétorix: Versin (Gétorix).

Ce qu'on peut remarquer, plus simplement( à ce propos, c'est que, tout comme la toilette des femmes, les prénoms suivent la mode. En faveur pendant quelques lustres, ils sont peu à peu délaissés pour être remplacés par d'autres. Sous l'ancien régime, le nom porté par les rois ou les princes influait sur le choix fait par les plus modestes des sujets. Les grands évènements de la Révolution et de l'Empire agirent à leur tour. Puis, après la politique, on vit les pièces, les romans à succès répandre dans toute la France les prénoms des héros ou des héroïnes, aimés du public. Le cinéma, maintenant, agit dans le même sens. Demain, un fait-divers de quelque importance peut lancer en circulation un prénom nouveau.
Rien de plus curieux, d'ailleurs, que de suivre cette mode changeante au cours de notre histoire. Entre le XIIe et le XIVe siècle, par exemple, on trouve couramment usités des prénoms qui nous effarent aujourd'hui : Suève, Sacristane, Malberjone, Elips ou Roscie, pour les femmes; Thédald ou Ismidon, pour les hommes. Beaucoup d'entre eux, il est vrai, sont devenus des noms patronymiques, après avoir été de simples prénoms, tels: Thibault, Durand ou Renaud.

A l'époque des Médicis, François, Françoise et Marie entrent en faveur. De Louis XIII à Louis XIV, les Louis deviennent innombrables. Mais, qui le croirait ? De nombreux prénoms employés fréquemment de nos jours ne figuraient presque jamais, sous la royauté, sur les actes de baptême; très rares, par exemple, étaient à cette époque les Georges, les Alfred, les Emile, les Marcel, très rares aussi les Germaine, les Fernande, les Alice et les Lucie.
On sait quel bouleversement suscita la Révolution sur ce point. Par la loi du 20 septembre 1792, les actes de l'état civil furent enlevés aux curés des paroisses et confiés aux officiers de l'état-civil; en même temps, l'ancien calendrier fut remplacé par le calendrier révolutionnaire et toute liberté fut laissée aux parents pour le choix des prénoms. Qu'il y eut alors des nouveau-nés appelés Germinal ou Décadi, Epaminondas ou Brutus, il n'y a pas là de quoi trop s'étonner. Mais, après Rose, Violette ou Marguerite, tout le règne végétal fut en faveur : on appela des enfants Tulipe ou Jonquille, Bourrache ou Mélisse, Betterave ou Pissenlit. On alla plus loin dans l'expression des sentiments républicains des filles se prénommèrent Fraternité, Victoire fédérative, Télégraphine; un cafetier de Nancy, nommé Lamort, infligea même à son fils le prénom singulier de Liberté ou; ce qui faisait un patriotique jeu de mots.... un peu difficile à porter, en tout cas, puisqu'en 1818, Liberté ou Lamort, devenu facteur des Postes dans sa ville natale, demanda à se prénommer désormais Jean-Jacques.
Tant de fantaisie ne pouvait durer. Une loi nouvelle, du 11 germinal an XI, y mit bon ordre en déclarant: «Les noms en usage dans les différents calendriers et ceux des personnages connus de l'histoire ancienne pourront seuls être reçus comme prénoms sur les registres de l'état-civil, destinés à constater la naissance des enfants. Et il est interdit aux officiers publics d'en admettre aucun autre dans leurs actes.»

Cette loi nous régit encore avec, bien entendu, quelque tolérance. Si on l'appliquait à la lettre, il ne serait pas permis, entre autres, de baptiser une fille Henriette, car Henriette vous l'ignorez peut-être - ne figure pas sur le calendrier. On ne pourrait pas davantage prénommer un fils Napoléon, car Napoléon n'est pas «un personnage connu de l'histoire ancienne». Bien d'autres noms, sans doute, que la mode répandit tour à tour n'auraient jamais pu être inscrits officiellement.

Et cette mode ne cesse d'évoluer. Nos grand-mères s'appelèrent Gertrude, Aglaé ou Pamela; nos mères, subissant l'influence tardive de la Monarchie de Juillet ou du Second Empire, se prénommèrent Amélie, Eugénie ou Louise. De même, après les Hector, les Gaëtan et les Jules, il y eut les Arthur, les Ernest, les Octave. Maintenant, c'est le triomphe des Suzanne, des Simone, des Paulette, après celui des Rolande ou des Eliane, imposé par les romans à succès. L'alliance franco-russe nous valut jadis beaucoup d'Olga. La bataille de la Marne nous donna quelques Joffrette, paraît-il. Et je suis sûr que, depuis que M. Doumergue est président de la République, le nombre des Gaston a beaucoup augmenté en France.
Les livres ont leur destin, dit-on. Les prénoms aussi. 

ROGER REGIS.

 

 


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