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Le Matin - 22 août 1926

 


Le communisme russe a vécu

BOLCHEVISME, ARTICLE D'EXPORTATION
LE COMMUNISME RUSSE A VÉCU
Avant de mourir Dzerjinsky, le bourreau de la Tchéka a exigé le retour aux méthodes bourgeoises
C'EST L'APPLICATION DE CE PROGRAMME QUI A SUSCITE QUELQUES REVOLTES MILITAIRES 

Renseignements pris il n'y a pas eu de révolution en Russie. Il y a eu quelques mutineries militaires. Obéissant à des mots d'ordre mystérieux deux ou trois régiments se sont révoltés. Cette tentative a été rapidement liquidées. Des hommes ont été passés par les armes, d'autres ont passé la frontière et ont été internés en Pologne. Ils ont donné de leur attitude cette singulière explication :
Nous avons agi dans un sursaut d'indignation, car pendant que d'autres s'enrichissent, l'armée rouge, qui était le principal soutien du régime soviétique, mal nourrie et mal payée, est réduite à une servilité dégradante.  Il fallait réagir, car le communisme se meurt  en Russie et le capitalisme gagne chaque jour du terrain. Pour nous tirer de là il faudrait que Trotzky redevienne le maître de nos destinées.
Tout indique que cette explication est la bonne. Ces révoltes militaires, d'ailleurs isolées et peu importantes, ont eu pour objet de soutenir «l'op- position de droite», à savoir les camarades Piatakoff, Kameneff, Trotzky. Mais pour y comprendre quelque chose, il faut prendre notre terminologie politique habituelle à rebrousse-poil. Chez nous, pour réduire les choses à leur plus simple expression, l'homme de droite cherche à conserver son argent, tandis que l'homme de gauche s'emploie à le plumer. En Russie actuelle, c'est très exactement le contraire. La majorité de gauche défend la nouvelle politique économique qui, en autorisant l'enrichissement des particuliers, tend vers la prospérité générale, tandis que l'opposition de droite voudrait revenir au communisme pur, à l'étatisation intégrale, à l'égalité dans la misère.

Un tragique chant du cygne
Car en Russie, l'époque romantique des grandes luttes politiques est bien finie. Au dernier congrès du comité central du parti communiste, il n'a été question que de vie chère, de production, de restrictions, de prix de revient, de balance commerciale, exactement comme dans notre vieille république bourgeoise. C'est à ce moment que la lutte, d'ailleurs très inégale, s'est affirmée avec le plus de violence. Ce fut l'occasion pour Dzerjynski d'entonner son tragique chant du cygne. N'est-ce pas tragique, en effet, d'avoir assassiné deux millions d'hommes, d'avoir rageusement détruit pendant des années pour en arriver à dire ceci, une heure avant de mourir :
- Il faut mettre fin à une démagogie stupide, destructive, stérilisante. Vous ne savez que politicailler, au lieu de travailler. Que m'importe que des gens s'enrichissent si ces gens nous sont utiles, s'ils contribuent par leur activité au bien-être des masses...
C'était pour répondre à la minorité, à l'opposition dite «de droite». Le camarade Piatakoff avait présenté un rapport, où il se montrait effrayé par le progrès du capitalisme en Russie.
600 millions de roubles (environ 10 milliards de francs, au cours du change), s'est-il écrié, ont été capitalisés par la masse depuis un an. C'est là une chose intolérable. Il faut que l'Etat leur fasse rendre gorge…

Une réplique violente
Dans un discours, haché par les interruptions ironiques de Trotzky, de Kameneff et du rapporteur lui- même, Dzerjynsky lui donna violemment la réplique :
—Il y a vraiment, dit-il, de quoi verser des larmes. Parce que cent millions de paysans ont économisé 300 millions de roubles, nous allons peut-être lancer des expéditions militaires au fin fond des campagnes. Vous qui prétendez faire le bonheur des masses, vous osez vous lamenter parce qu'un paysan s'est permis de faire 6 roubles d'économie dans son année de travail ?...
—Mais il n'y a pas que les paysans, protesta Kameneff, il y a les commerçants. 46 % de la production nationale a été revendue par le commerce privé...
—Et c'est bien heureux, s'est écrié Dzerjynski, car autrement, les prix seraient encore plus élevés. J'aime mieux que des commerçants gagnent de l'argent et que les prix soient plus bas, Cela vous sourirait, n'est-ce pas camarade Kameneff, que tout le commerce soit confié au «Narkom-tory» que vous dirigez 
et où règne l'incurie ?... 
Vous êtes arrivé à de beaux résultats en monopolisant le commerce des céréales. Résultat: notre blé est plus cher que partout ailleurs dans le monde. Nous ne pouvons pas l'exporter... Vous n'êtes bon à rien, camarade Kameneff, retirez-vous, laissez faire les particuliers et ne pleurez pas trop de les voir gagner de l'argent. Cela vaudra mieux pour tout le monde.
—Nous avons des industries de luxe, fit observer Piatakoff, qu'il faudrait supprimer, telle, par exemple, l'industrie électrique...
—Je vous vois venir, interrompit brutalement Dzerjynski, cela vous fait du chagrin de voir un paysan s'acheter une lampe électrique. Vous voudriez qu'il continue à s'éclairer avec une torche ? Camarades de l'opposition, vous n'êtes que des désorganisateurs. Votre système consiste à mettre à la charge de l'Etat des ouvriers qui ne font rien, tout en réprimant les producteurs qui pourraient nourrir l'ouvrier par leurs propres moyens, par le jeu normal du travail, répondant aux besoins des consommateurs. Vous êtes, avec vos troupes, les artisans de la misère, de la vie chère, de l'effroyable pénurie de toutes marchandises. Soyons réalistes. Assez de démagogie. Au travail.
Sifflé par Kameneff et Trotzky, applaudi par la majorité, Dzerjynsky passa, un instant après, de vie à trépas. Sans exagération aucune, on peut dire qu'avant de mourir il a renoncé au communisme, à ses pompes et à ses œuvres. D'autres ont lait comme lui. L'opposition de droite, la rage au cœur, a cherché à regagner les positions perdues par un coup de force. C'est l'explication de la mutinerie de quelques régiments fidèles à Trotzky et aux principes du parasitisme étatiste.
On ne saurait dire encore si l'échec des «purs» est définitif. Le carrousel russe a, en effet, tourné plusieurs fois déjà. Pour le moment, en tout cas, le communisme ne sera plus, en Russie, qu'un article d'exportation.

Henry de Korab (Lire en Dernière Heure: Un manifeste de M. Zinovieff dénonçant la dégénérescence du parti communiste.)

 


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