| La Dépêche - 15 août 1926 |
IDÉES ET DOCTRINES
LA PLUIE ROUGE
Nous sommes à la mi-août. Avez-vous fait la remarque qu'à la même date, chaque année, la pluie des décorations coïncide avec la pluie des étoiles? Les deux phénomènes se ressemblent.
Une fugitive lueur, qui s'éclipse l'instant qu'elle s'allume, venant d'on ne sait où, va se perdre dans le gouffre de la nuit. C'est à la fois l’image de l'étoile filante et de «l'étoile des braves». Cette année comme les autres, il pleut des décorations sur des tas de gens ignorés et dont on ne s'aperçoit qu'à l'instant où on les decerne, parce qu'elles n'ajoutent rien aux messieurs qui les recueillent. «Fraîchement décorés et ornés de glaces», disaient les écriteaux à la fabuleuse époque où l'on trouvait encore des appartements à louer. Beaucoup de gens qu'on décore mériteraient simplement d'être ornés de glaces. Le public, à la vérité, est devenu fort sceptique en matière de décorations. Il semble que ce scepticisme ait fini par contaminer ceux-là même qui les distribuent. J'ai connu un ministre jovial qui accompagnait chaque croix d’une réflexion narquoise. A un candidat qui, disait-il, n'ambitionnait le ruban que pour faire plaisir à sa mère. «Et si vous étiez enfant trouvé ?» interrogea ce ministre facétieux. A un autre qui, venant d'accumuler les intrigues sur les démarches, affectait la modestie: "Prenez donc ça, lui dit-il, pour n'être pas reconnu.» Moi-même, qui fus son ami, je devais éprouve. son ironique malice: «Laissez-vous, me dit-il, orner d'un bout de ruban. Cela vous permettra d'en réclamer tôt ou tard l'abolition.»
Mon ami le ministre a été mauvais prophète. Je ne demande pas qu'on abolisse les «Ordres». Mais s'il me plaît de respecter l'institution, il s'en faut, et de beaucoup, que j'en admire l'abus. Or, véritablement, ou abuse des insignes. Souvent même je me demande comment s'y prennent les passementiers pour varier les nuances des rubans ! Faites-vous, par curiosité, montrer des échantillons. Vous y verrez tout l'arc-en-ciel. Il existe, en effet, toutes sortes de décorations correspondant à toutes sortes de titres, lesquels vont de l'héroïsme à la culture du poireau. Ce sont là, à dire vrai, des insignes de deuxième zone, et qui semblent n'avoir été créés que pour sévir sous la forme d'interminables averses. Je ne sais pas si vous avez remarqué les promotions des Mérites Agricoles ou celles des Palmes Académiques. Elles s'offrent en forme massive. Les heureux titulaires se dénombrent par milliers. On y décore vert des citadins qui seraient parfaitement incapables de distinguer une asperge d'une citrouille, et on y palme des citoyens et citoyennes qui sont totalement dénués de syntaxe ou dépourvus d'orthographe. Les jambes d'une figurante des Folies-Bergères lui donnent droit au rang d'officier d'académie, et Madame Cardinal, à son ordinaire concierge, peut piquer à son corsage le même noeud violet qu'un membre de l'Institut. De tous ces Ordres, il n'y a qu'à se baisser pour en prendre. Ça coûte si peu aux ministres, et ça fait tant de plaisir aux clients ! Une prodigalité fait sourire. J'ai donc autre chose à faire qu'à m'en indigner. Je m'en console même en constatant que ces multicolores insignes redonnent un peu de lustre aux redingotes fatiguées de quelques pauvres gens de mérite.
Autre chose cependant est la Légion d'honneur. Il serait en effet souhaitable que dans ce vaste assortiment «des hochets de la vanité», il y en eut au moins un qui conservât son prestige. La Légion le garde encore. Seulement on ne saurait disconvenir que depuis quelques années on a fait ce qu'il faut pour le détruire. Vous avez connu sans doute cette extraordinaire promotion qui fleurit l'année demière sur les ruines de cette Exposition des Arts décoratifs, où le mot «décoratifs» ne semblait avoir été que comme le prélude au mot de «décorations». Que n'a-t-on pas décoré, de l'Art Nègre au Cubisme Soviétique ? On a vu à l'Officiel des modistes de banlieue communiant dans l'Ordre de Napoléon avec des tailleurs parisiens, comme si la confection d'un «bibi» ou le pli d'un pantalon, nous ramenajent à l'art grec. Dieu me garde d'éplucher cette douteuse salade ? On en retirerait sans peine des artistes qui n'ont pas d'autre talent que celui qui leur est attribué sur mesure par leurs marchands de tableaux. et des littérateurs dont le génie se mesure à la tapageuse publicité de leurs maisons d'éditions. Non, vraiment, je plains les ministres qui apposent leur signature au bout de ces listes singulières, et lorsque ces ministres sont de nos amis politiques, je le déplore et les en blâme, sauf à leur crier casse-cou! Je ne sais plus quel est celui qui naguère ponctua de rouge la jaquette d'un haut et puissant seigneur du casino de Deauville, sous prétexte qu'il s'était fait actionnaire d'un journal, mais J'aime à croire que le remords ne voudra plus le lâcher. Il y a une vieille scie d'atelier dont le refrain est plai-sant. C'est le grand Empereur qui parle :
Hélas! sans décorer Talma,
Je vais mourir à Sainte-Hélène.
Que Napoléon se console. Il est mort à Sainte-Hélène sans avoir fleuri Cornuché. Mais est-il sûr, néanmoins qu'on lui évite Sorel ?
A quoi donc pensent les ministres lorsque, enspruntant le geste auguste du semeur, ils vous distribuent ça à tout vent ? Ils doivent se douter poutant qu'ils discréditent la Légion d'honneur. Or, c'est cela qui est fâcheux. En principe, on décore trop. Il y a par exemple toute une catégorie de citoyens qui ne devraient pas être admis aux honneurs du ruban rouge. Je veux parler des journalistes politiques et des directeurs de journaux. Le gouvernement qui les «distingue» semble vouloir récompenser les services qu'il en attend. Eux, à leur tour, semblent toucher le prix de leur complaisance. A certaines promotions, on fait parfois le reproche d'être des promotions électorales. C'est bien possible, ma foi ! Mais comme elles le sont drôlement. On a vu plus d'une fois des ministres républicains décorant des royalistes et, si noble est en apparence l'impartialité d'un tel geste, qu'on se demande s'il n'est pas plutôt le geste d'une lâcheté en présence d'un chantage. Il ne me plaît pas d'insister sur l'analyse de ces promotions ambiguës. Ce que je veux affirmer, c'est même dans le cercle des braves qui n'ont jamais encouru le reproche d'une vilenie quelconque, la distribution des rubans rouges a le tort d'être encore trop copieuse à force d'être automatique. Pouvez-vous me dire pour quel motif on décore un rond-de-cuir au bout de longues années de service et par le simple motif qu'il a ronde-cuiré dans ce large espace de temps? Jamais l'idée ne viendrait à un ministre d'en faire autant pour quelques employés de commerce. Pourquoi donc le premier entre-t-il de droit dans «l'ordre» quand personne ne songe, à l'occasion, au second de ces bureaucrates? Je ne vois pas non plus pourquoi un capitaine d'habillement est promu à tour de bête, comme si le fait d'avoir compté des gamelles ou immatriculé des capotes en faisait un citoyen de Plutarque. Cela ne choque personne parce que l'habitude en est prise. Mais si l'on veut y réfléchir cela défie la logique. On voit donc que s'il est aisé de décorer à la ronde -«V'lan! tu l'es!» disait l'acteur Christians il pourrait être aussi facile de restreindre les arrosages de croix. Qu'on en limite le nombre. Sinon, au train dont on va, une moitié de la France aura l'air d'avoir reçu «l'honneur» comme un monopole et l'autre moitié aura l'air d'être gens sans aveu. La Légion d'honneur gagnera à n'être que le lot de l'élite la plus choisie.
Une telle restriction est d'autant plus urgente que ces abus finiraient quelque vilain jour par tourner au scandale et compromettraient le régime. Elle est d'autant plus nécessaire que, par ces temps de vie coûteuse, les nouvelles générations inclinent plus aux satisfactions matérielles et aux tangibles profits qu'aux séductions de «l'honneur». C'est évidemment regrettable dans une démocratie dont la vertu devrait être le ressort. Il est vrai que ce matérialisme ambiant n'empêche les candidats au ruban rouge d'être aussi nombreux que naguère, mais cela s'explique de reste par le fait que cette ambition de profiteurs est un hommage que leur vice rend à la religion de l'honneur. Il Il arrive même quelquefois qu'ils mettent la main à la poche et offrent d'en payer le montant. Ils aspirent à se teinter de considération. Mais si la considération est encore une denrée qui conserve un certain prix, prenez-vous-y de telle sorte que réellement elle soit précieuse et lorsque vous disposez d'un ruban qui en est le légendaire symbole, gardez-vous de le galvauder. Que tout le monde y prétende et ce sera bien. Toutefois sous la réserve évangélique que s'il y a un grand nombre d'appelés, il n'y aura qu'un petit nombre d'élus. L'accès de la Légion d'honneur devrait être exclusivement réservé services qui s'apparentent à l'intérêt général. Telle m'apparaît la formule d'une heureuse sélection. Plus que tout autre régime, un Etat démocratique a besoin d'une aristocratie du mérite. La bonne recette n'est pourtant pas de la racoler sur les trottoirs.
PIERRE ET PAUL.
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