| Le Quotidien - 15 août 1926 |
la mémoire de Danton
La ville d'Arcis-sur-Aube célèbre aujourd'hui la mémoire du plus illustre de ses enfants, le républicain Danton qui, aussi bon Champenois que bon Français, aimait sa petite patrie dans sa grande patrie.
Le promoteur de celle manifestation, M. Paul Girardin, facteur-receveur à Urville, m'a fait l'honneur et l'amitié de m'inviter : ça été pour moi un déplaisir de ne pouvoir me rendre à Arcis-sur-Aube, en ce jour de fête civique,
Certes, il serait aujourd'hui ridicule de se dire dantoniste! ou robespierriste, ou girondin ou montagnard, tout comme il serait ridicule de se vêtir d'une carmagnole ou de se coiffer d'un bonnet rouge.
Il faut être fidèle à l'esprit de la Révolution française, et non à ses formes, qui ne cadrent plus avec une société si profondément changée dans sa structure même.
Mais il faut avouer que, de tous les héros de notre Révolution, il n'en est peut-être pas un qui en ait aussi éminemment personnifié l'esprit en ce qu'il a de plus français, en ce qu'il a de plus humain,
Personne aussi bien que Danton, ni aussi tôt que lui, n'a exprimé, n'a senti l'ampleur généreuse du patriotisme révolutionnaire, dès sa naissance.
Un patriotisme naissant est d'ordinaire, en ses premières ardeurs, égoïste, xénophobe. C'est la gloire du patriotisme français d'avoir été, dès le début, un mouvement d'élargissement. Ces provinces qui, sous l'ancien régime, étaient presque étrangères les unes aux autres, furent fondues en une seule nation par les fédérations spontanées des communes spontanément émancipées, à la suite de la prise de la Bastille.
La fédération nationale, qui consacra celle patrie nouvelle, le 14 juillet 1790, n'avait pas encore en lieu que, déjà, Danton voyait sa patrie dans l'humanité et se faisait l'interprète d'un civisme humain ou, comme nous disons, d'un humanitarisme qui était encore confus dans l'imagination des masses populaires et même dans l'imagination de l'élite intellectuelle, encore que Voltaire et les philosophes du XVIII° siècle eussent été des patriotes internationalistes, presque autant que l'avait été Montaigne.
Le 20 juin 1790, des révolutionnaires marquants firent un banquet pour célébrer le premier anniversaire du serment du Jeu-de-Paume, Danton, alors presque inconnu, fut un de ceux qui portèrent des toasts au dessert, selon la mode que nous tenions surtout des révolutionnaires américains. Il ne but pas seulement à la santé de la France: il but à la santé du genre humain, el cette audace, que nul autre n'avait eue avant lui, précéda de loin l'élan d'internationalisme humanitaire où le peuple français fut peu à peu entraîné par le développement même de sa Révolution,
Disciple des philosophes, et disciple non pédant, disciple en action, Danton fut aussi un de ceux qui comprirent le mieux que la vraie révolution, comme le dira plus tard Edgar Quinet, c'est de changer l'homme intérieur. En effet, la vraie révolution, pour lui, c'est l'instruction publique.
On a bien fait de graver sur le socle de la statue qui, à Paris, a été érigée au grand tribun démocrate, la phrase d'un de ses discours où il dit qu'après le pain l'instruction est le premier besoin du peuple.
Voilà les vues et les gestes qui valurent à Danton, malgré ses brutalités de tribun, les sympathies d'un penseur comme Condorcet.
Parmi les Français de ce temps-là, il fut un des premiers à sentir que la monarchie ne convenait plus à la France, et on le vit républicain quand la plupart des chefs de la Révolution hésitaient encore.
Lui qu'on a sottement accusé d'avoir été vendu à la cour, il contribua à la chute du trône. Sage et pratique, il fit décréter que la République, à peine proclamée, était une et indivisible. La monarchie avait été un symbole d'unité : il voulut que la République fût à son tour, non seulement le symbole, mais la forme même de cette unité, qui avait été un des premiers buts, un des premiers résultats de la Révolution. Dans la guerre de la Révolution contre l'Europe monarchique, Danton n'hésita pas (pour parler son langage imagé) à jeter une tête de roi en défi à l'ennemi. Il devina que le meurtre du roi tuerait la royauté, et il crut que ce meurtre était justice, parce que le roi avait trahi la nation. Danton était un révolutionnaire. II disait plaisamment qu'on ne faisait pas les révolutions avec du thé. Sa devise, que nous célébrons, mais que nous ne pratiquons pas, elle est dans ce discours de 1792, où, comme les Prussiens marchaient sur Paris, il s'écria : «De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace !»
Il croyait qu'en temps de révolution, audace est prudence, audace est humanité.
E révolutionnaire formidable, cet orateur vif et simple, ce prétendu septembriseur, qui au contraire sauva alors tant de têtes, quand d'autres se bornaient à gémir ou à excuser, ce vrai ami du peuple était le contraire d'un fanatique. En lui brillent deux qualités qu'on voit rarement en temps de révolution: la bonté et la gaîté, avec un fonds d'indulgence qui est cause qu'on le vit, parfois, assez mal entouré.
Les joies de la famille lui étaient chères. Il aima la vie. Il aima encore plus cette patrie, qu'une révolution de justice avait créée.
Oui, c'est un Français au grand cœur, à la raison éclairée, à la volonté agissante, un hardi initiateur de la république, de la démocratie, dont les citoyens d'Arcis-sur-Aube célèbrent aujourd'hui la mémoire, pour s'encourager eux-mêmes à l'action.
A. AULARD.
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