| Le Funi - 15 août 1926 |
La crise du logement ne s'atténue pas à Paris
Ses causes.
L'un des aspects les plus inquiétants de la crise économique actuelle est sans conteste la crise du logement qui, bien que mondiale, sévit avec une intensité toujours plus grande sur notre malheureux pays, et plus particulièrement dans notre Cité qui, d'après des statistiques récentes, manquerait d'environ 60.000 logements.
La crise qui a pris naissance peu de temps avant la guerre, s'est sérieusement aggravée pendant, et depuis elle est en voie de devenir catastrophique.
Ses causes sont multiples. Du fait de la guerre, et c'est l'un de ces moindres méfaits, un grand nombre d'immeubles ont été détruits dans les régions envahies, 740.000 environ, sur lesquels 365.000 seulement ont été reconstruits, laissant un déficit de 375.000 habitations. La population de cette partie de notre territoire s'est rabattue sur notre région parisienne où elle pouvait trouver des industries similaires à celles du Nord et susceptibles de l'employer.
La lenteur avec laquelle on procède à la reconstruction contraint cette population émigrée à séjourner dans la région où elle avait été évacuée, en l'espèce la région parisienne; une grande partie s'y est même fixée à demeure et sans espoir de retour, et a accru ainsi la demande en locaux d'habitation.
Les locaux offerts à l'habitation qui, dans leur nombre en 1914, auraient été insuffisants, se sont trouvés raréfiés par suite de la transformation d'un grand nombre d'entre eux en locaux commerciaux et industriels. Il n'est pas niable que depuis 1920 notre pays traverse une ère de prospérité industrielle qui a eu pour conséquence l'agrandissement des usines préexistantes et la construction de nouvelles; je citerai, notamment, le quartier de Javel, que je représente, qui a vu la disparition de nombreux locaux d'habitation absorbés par l'extension continue d'une importante usine d'automobiles, disparition qui explique en partie la perte de 2.651 habitants constatée au dernier recensement. En outre, ce « boom » de l'industrie a entraîné l'emploi d'une main-d'œuvre (en grande partie étrangère) plus nombreuse, qui est venue se superposer à la population fixe subissant déjà les conséquences de la crise et a augmenté d'autant l'acuité de celle-ci. Il est incontestable également que, depuis la guerre, de nombreuses banques, utilisant leurs monstrueux bénéfices de guerre, ont étendu leur champ d'action et multiplié leurs succursales établies dans des locaux qui étaient ainsi retirés de la circulation locative d'habitation. Les banques ont éclos avec la rapidité des champignons au lendemain de la pluie, assurées de fructifier sur l'agio de notre monnaie si mal en point.
Les étrangers sont aussi responsables.
La dépréciation de notre monnaie a, elle aussi, sa répercussion sur le marché du logement. Elle incite les étrangers à venir dans notre pays, renouvelant ainsi le phénomène que l'on a pu constater en Allemagne lors de l'effondrement du mark, et l'on peut constater que beaucoup de ces étrangers restent à demeure en France où, à l'avantage qui résulte pour eux de la prime au change vient s'ajouter l'exonération de leurs impôts nationaux (pour les anglais, notamment, qui sont exonérés de l'income-tax après six mois de séjour hors d'Angleterre). Pour loger ces étrangers, des immeubles entiers ont été transformés en hôtels meublés. D'autres ont été transformés en cinémas, dancings et autres boîtes de nuit destinés à l'amusement de toute cette population flottante, et le nombre des locaux ainsi transformés est impressionnant et commence même à devenir inquiétant.
La crise du logement frappe surtout les travailleurs.
Ces diverses causes ont eu pour conséquence immédiate une très grande pénurie de logements (il manque, rappelons-le, 60.000 logements à Paris), dont souffrent toutes les classes de la population, tant du fait du manque de locaux que du prix exorbitant qu'atteignent ceux qui peuvent devenir libres. Mais ce sont les travailleurs qui ressentent le plus durement la crise, car, en dépit des lois qui sont censées protéger (si peu) les locataires, il ne peuvent, en raison de la modicité de leurs ressources, subir les conditions draconiennes imposées aux aspirants locataires et sont voués au logement surpeuplé, à l'immeuble insalubre, au taudis avec toutes ses conséquences physiques et morales. C'est encore là une des conséquences, et non des moins angoissantes, de la crise du logement.
Les îlots insalubres constituent un phénomène qui doit retenir toute notre attention. Les immeubles qui les composent remplissaient à l'origine toutes les conditions d'habitabilité que l'on pouvait en attendre. Mais au fur et à mesure que la population s'accroissait, conséquence du développement de l'industrie, grande consommatrice de main-d'œuvre, s'augmentait corrélativement le besoin de logements. Ces immeubles, dont beaucoup sont d'anciens hôtels particuliers, subirent des transformations importantes; des cloisons furent élevées divisant une pièce en plusieurs autres de surface moindre, puis ensuite on les divisa en hauteur en faisant deux étages où il n'y en avait qu'un, le cube d'air se restreignait ainsi progressivement. En raison de ces transformations, on pouvait louer ces nouveaux logements à des prix moins élevés, et la population la plus pauvre, celle que la nécessité contraint au moindre confort et le plus souvent à l'inconfort total, en constituait la plus fidèle clientèle. Comme il est avéré que la population pauvre est la plus prolifique, on est arrivé à un entassement tel dans ces locaux réduits que les conditions d'hygiène sont devenues déplorables et que l'îlot insalubre est né. Ces îlots insalubres, réservés à la population ouvrière, véritable ilote des temps modernes, offrent un terrain particulièrement favorable à la propagation de la tuberculose, du cancer, de toutes les maladies des pauvres qui font des ravages terribles dans notre population déjà si clairsemée depuis la grande saignée.
2.000 lits supplémentaires pour les tuberculeux.
Les dix-sept îlots tuberculeux, comprenant 4.290 maisons, abritaient en 1922, 186.594 habitants, sur lesquels 842 sont morts de tuberculose pulmonaire, soit 4,51 0/00 habitants au lieu de 2,37 0/00 pour l'ensemble de Paris. L'année 1924 fait ressortir 8.219 décès pour tuberculose, soit 2,83 0/00 habitants et accuse un pourcentage de 19.7 0/0 des décès par toutes causes. L'année 1925 a continué la tradition de son aînée, elle accuse 8.135 décès pour tuberculose, soit 2,81 0/00 et 312 décès par cancer, soit 1,31 0/00.
Ce n'est pas sans émotion que l'on voit l'extension continue du fléau. Récemment notre rapporteur de l'Assistance publique demandait la création de 2.000 lits supplémentaires dont 1.200 pour tuberculeux. Un pays, une ville, qui ne sont pas capables de prendre les mesures qui s'imposent pour juguler le fléau, méritent de disparaître. Il faut donc prévoir la suppression de ces îlots maudits, ce qui accroîtra encore la pénurie des locaux offerts à l'habitation.
Dans notre prochain numéro, nous verrons quelles seraient les mesures nécessaires à endiquer la crise.
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