| Le Funi - 11 juillet 1926 |
CONTRE LES EXIGENCES AMERICAINES
Un crâne Réquisitoire du Conseiller municipal Jean Colly
Ce n'est pas assez que les Américains et les Anglais, petit à petit, achètent le sol de France, parce qu'une force occulte a détruit la valeur de notre monnaie nationale. Les premiers, veulent, par surcroît, nous écraser de dettes. Voici la belle réponse que fit dernièrement à la tribune du Conseil municipal le Conseiller municipal Jean Colly. Nous incitons nos lecteurs à lire et à faire lire autour d'eux, l'inexorable réquisitoire.
M. Jean COLLY. — Messieurs, je vais vous donner lecture du projet de vœu que nous avons déposé :
« Le Conseil général
« Emet le vœu:
«Que les accords de Washington ne soient pas ratifiés par le Parlement. En déposant ce vœu, nous avons la certitude de répondre au sentiment de désapprobation qu'éprouve, en grande majorité, la population de notre pays à l'égard de l'accord de Washington, qui est injuste et préjudiciable aux intérêts de la France.
Je ne veux pas traiter ici la question au point de vue financier, mon incompétence bien connue en la matière ne me permettant pas de le faire. Je voudrais simplement la traiter au point de vue de la moralité.
En effet, M. Bérenger, ce «vieux frère de la côte» que nous avons connu avant qu'il ne fût dans les huiles et les essences (Rires), M. Bérenger, de retour d'Amérique nous dit qu'il est tombé d'accord avec M. Mellon, son ami, entre deux cocktails, pour nous demander seulement 212 milliards. Un rien ! Et il ajoute que nos amis les Américains. dans leur bonté infinie, veulent bien nous consentir un délai de soixante-deux ans pour nous libérer envers eux de cette somme. Messieurs, pendant soixante-deux ans, nous allons donc avoir le carcan au cou; pendant soixante-deux ans nous allons rouler notre rocher de Sisyphe. Pendant soixante-deux ans notre classe ouvrière va trimer de plus en plus dans les ateliers, non pas pour payer le peuple américain qui lui est un brave homme de peuple et ne nous demande rien, mais pour payer les capitalistes, les mercantis, les profiteurs de la guerre, ceux enfin qui ont édifié sur notre ruine d'insolentes fortunes. Il est vrai de dire, Messieurs, que d'ici là, le roi, l'âne ou moi, et probablement M. Dollar, seront morts. Il est vrai aussi de dire que d'ici là interviendront des événements sociaux qui viendront peut-être corriger les néfastes accords que l'on nous propose.
Je vais faire ici une petite démonstration pour bien situer la physionomie du débat. Elle vous paraîtra peut-être un peu originale mais vous n'en serez pas surpris venant de ma part.
Lorsqu'une diligence traversant les gorges de la montagne est attaquée par des bandits, tous les voyageurs font cause commune pour se défendre. L'attaque repoussée et le danger écarté, il ne viendrait à la pensée d'aucun de se retourner vers ses compagnons de route et de leur demander une indemnité sous le prétexte qu'il aurait perdu son porte-feuille ou une partie de ses bagages. Notre situation, pendant la guerre, était exactement la même, moins la diligence bien entendu. Nous avons été attaqués par les brigands du Nord. L'héroïque petite Belgique et nous, nous sommes dressés contre l'envahisseur. Nous avons tenu le coup autant que possible, mais devant l'innombrable armée du kaiser nous avons dû céder du terrain.
L'Angleterre, prévoyant le danger que serait pour elle notre écrasement total, est venue rapidement à notre secours et les Britanniques ont vaillamment combattu l'ennemi à nos côtés. L'Amérique, Messieurs, ne s'est pas autant pressée; elle est bien venue rapidement à notre secours, mais en nous envoyant d'abord ses jambons de Chicago, ses boîtes de singe et toutes sortes de marchandises dont nous n'avions nul besoin pour faire la guerre; je vous en ferai toute à l'heure l'énumération. Nous avons perdu, dans cette grande et criminelle guerre, 1.700.000 de nos meilleurs jeunes hommes; nous en avons eu presque autant de mutilés et de gazés. Nous avons eu onze départements dévastés. Les Anglais ont perdu 600.000 hommes et l'Amérique n'en a perdu que 60.000. Aujourd'hui nos ex-alliés, sans égard pour nos misères, sans égard pour nos deuils, nous réclament cette formidable somme de 212 milliards.
Peut-être, Messieurs, pourrions-nous rappeler une page de l'histoire d'Amérique et montrer qu'à un certain moment la France généreuse est venue au secours de celle-ci et ne lui a pas ménagé son concours pendant la guerre de l'Indépendance.
Mais l'Amérique ne se contente pas de nous réclamer cette formidable somme de 212 milliards. Elle a encore la prétention d'exercer sur nous un droit de regard; elle a la prétention de nous doter d'un conseil de famille comme on fait au fils prodigue qui gaspille le patrimoine de ses parents.
Cela est si vrai, Messieurs, que le «Daily News», journal anglais qui traduit bien les sentiments anglo-américains, dit (écoutez bien, Messieurs, c'est la menace qui pourrait s'appeler du chantage);
«Un jour pourra venir où la France sera obligée de demander l'assistance de la Grande-Bretagne et de l'Amérique. Une aide de ce genre ne pourra se faire qu'à des conditions de réforme intérieure impitoyable, contrôlée probablement d'une manière étroite par des représentants directs des Gouvernements intéressés », c'est-à-dire l'Amérique et l'Angleterre. Vous le voyez, Messieurs, c'est sur nos affaires, le droit de contrôle.
M. LEVILLAIN. — Il est malheureux que Cambronne soit mort!
M. Jean COLLY. — Vous voyez la France, de plus en plus asservie au capitalisme anglo-américain, colonisée, et contrôlée dans ses affaires. Nous ne supporterons pas une telle injure sans faire entendre ici une une véhémente protestation.
Ceci dit, Messieurs, comment se fait-il que nos gouvernants multiples (car) ils passent si rapidement!) aient attendu jusqu'à ce jour pour régler nos comptes de guerre, au lieu de les régler, aussitôt après la guerre...
M. LUQUET. — Très bien!
M. Jean COLLY. — au moment où...
— Très juste!
— nous étions encore des frères d'armes avec les Américains, au moment où nous n'étions pas encore considérés comme des débiteurs insolvables, comme des parents pauvres !
— M. LUQUET. Très bien !
— M. Jean COLLY. Aujourd'hui on n'a aucune raison d'avoir des égards pour nous. On nous tient et on nous le fait bien voir. Nous espérons que, tout de même, nous saurons échapper à l'étreinte, et que nous ferons entendre raison à nos anciens alliés d'Amérique. Mais, Messieurs, ce retard, chacun de vous le comprend! Le Gouvernement a tellement à faire qu'il ne peut pas s'occuper de tout. Qu'attendre des hommes qui nous gouvernent depuis quelque temps? des hommes qui s'occupent plutôt de combinaisons ministérielles que des affaires du pays.
— M. Henri SELLIER. Il y a longtemps que c'est comme cela.
— M. Jean COLLY. Je vous ai dit que l'Amérique ne s'était pas pressée de nous envoyer des troupes pour combattre à nos côtés au moment où nous étions le plus brutalement attaqués; mais qu'elle s'était empressée de nous envoyer des marchandises. C'était plus intéressant. Voici ce qu'écrit un américain, le major 0. Bryan, à ce sujet :
« Nous sommes entrés en guerre en 1917. Ce n'est qu'en juillet 1918 que nous pûmes tenir une partie imposante de la ligne. Pendant cette année 1917- 1918, des milliers de jeunes Français, de jeunes Britanniques moururent en se substituant aux jeunes Américains. Nous dépensâmes de l'argent avec beaucoup de largesse, mais cet argent ne remplaçait pas les vies de ces jeunes gens.»
C'est dire en termes voilés et discrets que l'Amérique est venue au secours de la victoire. Quelle est la nature des marchandises dont l'Amérique a inondé notre pays? Qui a commandé ces marchandises? Qui en a contrôlé la réception? Pour comptabilité «départ» je suis rassuré; mais pour la comptabilité «arrivée» j'ai quelque inquiétude. Il y avait un gâchis tel que je suis certain que la comptabilité dut être bien mai tenue.
Mon ami M. Marcel Cachin écrit ce matin dans «l'Humanité»: «cette somme que nous réclame l'Amérique, la France ne la doit pas. On lui impose un total dont elle n'est pas appelée à vérifier le détail. On ne lui permet pas de discuter le montant des factures».
C'est avouer qu'il y a du gâchis.
Voici ce que M. Cachin dit encore en parlant de la France: «Les Américains lui ont vendu de 1914 à 1918 du matériel de guerre payé 43% de plus qu'en temps normal: du blé payé trois fois sa valeur marchande; des denrées majorées; le tout transporté sur des navires dont le fret était coté dix fois plus qu'en 1914. Sur les bénéfices des mercantis pillards, le Gouvernement des Etats-Unis percevait de gros intérêts pour bénéfices de guerre. ...Il ne les déduit pas aujourd'hui de son compte d'apothicaire et il réclame pardessus le marché des intérêts cumulés».
Messieurs, je vous ai parlé de marchandises. Je vais vous en faire une petite énumération et vous verrez qu'elles n'étaient pas du tout nécessaires pour faire la guerre. Mais les Américains se sont dit: Envoyons toujours les jambons, la France paiera.
Voici, Messieurs, quelques-unes de ces marchandises, et encore, dans cette liste, ne figurent pas les milliers de boîtes poudre de riz que l'Amérique nous a envoyées. (Sourires.) Il paraît que, pour faire la guerre, il faut se mettre de la poudre de riz et se pomponner. «Cravates d'hommes, parapluies, tapis de table persans, valises métalliques, sacs de voyage, appareils avec manche pour laver le parquet sans se mouiller les mains (Rires), tapis chauffants électriques, foyers et descentes de lit... » Et puis: toutes sortes de choses de toute nature...
— Une voix. - Et du sen-sen-gum.
— M. Jean COLLY D'autre part, aussitôt après la déclaration de guerre, nous avons reçu des marchandises que nous avions envoyées en Amérique quelques jours avant. C'est ainsi qu'on a retrouvé un fort chargement de mercerie qui avait été expédié de France juste avant la guerre. Vous savez aussi que, pendant la guerre, nous n'avions pas de paysans pour cultiver nos champs. Or, c'est à ce moment que les Américains ont jugé à propos de nous envoyer des milliers de tracteurs dont nous n'avions nul besoin. puisque nous n'avions personne pour les faire marcher. Puis, les Américains nous ont envoyé des quantités de charrues dont nos cultivateurs ne connaissaient même pas la manœuvre et, je le répète, quantité de marchandises dont il n'y avait pas le moindre besoin pour faire la guerre. Nous étions, pour ainsi dire, un client qui avait la main forcée, car personne n'avait commandé toutes ces fameuses marchandises; mais il arrivait tous les jours des bateaux contenant de la vieille ferraille ou les choses les plus disparates. Nous avons accepté tout cela, puis est arrivée la question des stocks américains qu'il a fallu liquider. Je connais une maison de Bordeaux où il y a des quantités de stocks américains qui ne sont pas encore vendus. Je suis certain que, dans vingt ans d'ici, on vendra. encore des stocks américains. C'est une façon comme une autre de tromper la clientèle.
— M. Robert Bos. Une parti e de ces marchandises a d'ailleurs été frauduleusement rembarquée.
— M. Jean COLLY. Messieurs, j'ai terminé, mais je crois qu'il nous faut nous raidir et ne nous laisser intimider par les menaces de personne, car ces menaces, c'est du chantage.
— (Très bien ! Très bien!)
— On ne respecte pas les gens qui ont peur. Or, il faut démontrer à l'Amérique, et à n'importe qui, que nous n'avons pas peur. Il faut montrer que la France, malgré ses désastres et ses souffrances, n'est pas tombée si bas qu'elle ne puisse relever ses ruines et se faire respecter. Pour les raisons indiquées, il faut que nous envoyons un nouvel ambassadeur à Washington, c'est-à-dire un homme avisé, un homme de bon sens, capable de faire entendre raison à l'oncle Sam.
—M. François LATOUR. Il devrait venir au Conseil afin que nous obtenions des conditions meilleures pour le règlement de nos affaires.
— M. Emile FAURE. Il faut y envoyer Clémenceau.
—M. Jean COLLY. Je déclare, Messieurs, que, dans la circonstance, l'oncle Sam s'est conduit comme un véritable grigou (Sourires). S'il ne veut pas revenir à de meilleurs sentiments, eh bien, nous lui ferons la réponse que fit Léonidas, défendant les Thermopyles, à Xerxès, qui lui disait: «Rends tes armes». Le chef des Spartiates lui répondit: «Viens les prendre». Si l'oncle Sam nous réclame son argent avec trop d'insistance, nous lui dirons: «Viens le prendre».
— (Très bien! Très bien ! Sur divers bancs).
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