| La Dépêche - 11 juillet 1926 |
LA VIE QUI PASSE
Le guérisseur est mort!
J'en suis tout ébahi : le père Coué est mort dans sa maisonnette fleurie de Nancy. Il eût dû finir en prison. Il guérissait les gens sans diplôme : cela n'est pas permis en France. On peut bien tuer les malades, mais avec des parchemins et en payant patente. Comment notre thaumaturge échappa-t-il aux griffes de Thémis? Quoique pharmacien, il ne prescrivait ni pilules, ni capsules, ni ovules, ni canules. Sa thérapeutique était toute morale. Il la puisait non pas dans les bocaux ni dans le codex, mais dans la sérénité de son âme.
Elle était très ingénue, cette âme, et c'est cette jeunesse de cœur que Coué réussissait à communiquer à ceux qui l'imploraient. Il leur faisait répéter cette formule «Aujourd'hui je vais mieux qu'hier. Demain j'irai encore mieux qu'aujourd'hui.» C'est de l'auto-suggestion. C'est l'optimisme malgré tout et contre tout. C'est le «prends ton lit et marche» du Christ. Et c'est aussi le «Cultive ton jardin» de Candide, le «Saisis l'heure» de la sagesse antique: «Presse-là, cette heure, comme un fruit parfois acide; exprimes-en le suc. Ne dis pas «Ma douleur est intolérable »; tu la tolères puisque lu te plains! Aux infirmités réelles n'ajoute pas des tourments imaginaires. » Tout cela n'était pas très neuf au temps de Sénèque. C'est pourtant cette vieille doctrine qui a ému toute la terre.
Pour voir le guérisseur nancéen, des Américains passaient l'Océan. On frétait des transatlantiques, on organisait des trains spéciaux. Le débonnaire Coué accueillait la foule des malades et des éclopés. Il leur récitait son adage. Et les malheureux revenaient chez eux allégés. Miracle? Oui, miracle de la candeur et de la bonté. Le guérisseur n'avait peut-être pas une philosophie très déliée. Mais, quelle bonne figure! Dans l'art de guérir, la physionomie joue un rôle prépondérant. Le docteur «tant-mieux» l'emporte aisément sur le docteur «tant pis».
Ce qui déconcerte, c'est l'âge de Coué. Eh quoi ! celui qui tenait entre ses mains la vie de tant de gens s'en va à soixante ans ! Cette fin prématurée ne donne-t-elle pas un éclatant et funèbre démenti à la doctrine? Mais on explique que Coué est mort à la tâche il avait trop de clients, il s'est crevé à leur rendre la vie. Au titre d'apôtre, on ajoute celui de martyr.
J.-J. BROUSSON.
| retour 11 juillet 1926 |



