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Le Quotidien - 11 juillet 1926

 


Comment 18.000 arbres de france vont partir pour la hollande

La hache du bûcheron dans la forêt normande
Comment 18.000 arbres de france vont partir pour la hollande

BEAUMONT-LE-ROGER, 10 juillet (de notre envoyé spécial). Le plan de campagne que prépara contre le déboisement M. Jean Durand, lorsqu'il était ministre de l'Agriculture, dort dans les dossiers d'une commission parlementaire.
Mais les destructeurs de forêts, eux, ne dorment pas.
Un des plus beaux domaines forestiers du département de l'Eure, vieux de plus de deux siècles, est actuellement mis à sac.
La chose se passe, non loin de Beaumont-le-Roger, à Bacquet.
Il y a deux ans, mourait dans cette petite commune de Normandie la propriétaire de «La Vacherie» - un château et un splendide domaine de 569 hectares, dont 318 en forêts. Les héritiers eurent besoin d'argent. Ils décidèrent de réaliser le domaine.
Ils vendirent d'abord les bois provenant des coupes. Puis, au bout d'un an, en décembre 1925, ils cédèrent leur droit de propriété.
Un Hollandais se présenta. L'affaire fut aussitôt conclue.
Or, ce Hollandais dirige, avec quatre associés, une société qui est concessionnaire d'un important marché de fournitures de pieux pour les polders des Pays-Bas.
Dans ces conditions, on peut facilement deviner pour quelles fins cette société acquit le domaine.
Il lui en coûta près de deux millions. Mais n'était-elle pas sûre non seulement de récupérer cette somme, mais encore d'y ajouter de larges profits ?
-Le domaine de «La Vacherie» a 18.000 arbres, se dirent les Hollandais. En trois ans, nous nous chargeons de les raser et de les expédier dans notre pays. Quant au château, nous en ferons un hôtel... Et ils se mirent à la besogne. Tous les bûcherons de la région furent embauchés. Ils en firent même venir du Zuyderzee et d'Espagne. Et, depuis le début de l'année, méthodiquement, implacablement, les haches et les cognées massacrent l'admirable forêt.
Toul y passe. Les frênes, les sapins et les beaux chênes centenaires, Ce ne sont que troncs rasés, arbres jonchant le sol parmi les branches fracassées et les monceaux d'écorces, stères débités et prêts à partir, trouées lamentables dans les hautes futaies.
Il y a là. près de cet étang aux eaux couvertes de feuilles, un site remarquable. Mais les cordes suspendues aux arbres annoncent le proche abatage et non loin, se dresse la meule où les bûcherons viennent aiguiser leurs outils.
Face au viaduc de Grosley, plus de sept hectares viennent d'être rasés. A cet endroit, où le moutonnement des cimes vertes se prolongeait jusqu'à l'horizon en teintes adoucies, il n'y a plus qu'un horrible coteau dévasté, semblable aux tragiques paysages du temps de guerre.
Lentement, la destruction se poursuit.
Dans le beau domaine, où l'ancienne propriétaire laissait se promener les habitants de la région, tout prend un aspect désolé et la lugubre cadence des haches a remplacé le chant des oiseaux.
Les exploitants épargnent seulement. par-ci par-là, quelques baliveaux, afin de tourner l'article 219 de la loi de 1882 qui interdit, en France le défrichement, sans autorisation spéciale.
Au fur et à mesure qu'il est débité et équarri, le bois descend, par la route longeant la rivière, à la gare de Beaumont-le-Roger.
Là, il est chargé à destination de la Hollande.
Chaque semaine, depuis six mois, sept chargements, de quinze tonnes chacun, partent, en passant soit par Rouen et par la mer, soit par la frontière, pour Dordrecht, Terneusen et Utrecht-Cunenborg.
A raison de 1.000 wagons par an, les chefs de l'entreprise comptent terminer leur opération en 1928. Leur exemple serait d'ailleurs suivi. On nous a signalé, toujours dans l'Eure, non loin du Neubourg. un domaine boisé où les nouveaux propriétaires - des Belges - auraient l'intention d'installer une scierie !
Bien entendu, les habitants de la région s'émeuvent. Ils assistent, le cœur serré, à cette destruction des arbres de leur pays par des «gars venus de l'étranger».
L'un d'eux, qui a vécu dix ans au domaine de «La Vacherie», nous disait avec une émouvante simplicité :
—On m'a dit d'aller voir ce qu'ils font là-haut. J'ai essayé. Je n'ai pas pu.
Et, tandis que la population s'inquiète, le peintre Marcel Delaunay, l'ardent délégué de la Société de Protection des Paysages pour le département de l'Eure, remue ciel et terre. Avec une ténacité de Normand, il multiplie ses démarches auprès des pouvoirs publics. Mais que faire, tant que la loi Jean Durand ne sera pas votée ?

MARCEL MONTARRON.

 


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