| Le Quotidien - 04 juillet 1926 |
POUR LES POSSÉDANTS
Notre article d'hier a indigné Le Temps.
La protestation que nous avons élevée contre l'article du programme des experts qui demande «des recettes extensibles et à rendement immédiat», est, paraît-il, «un véritable appel à la lutte des classes ».
Reprenant une expression de M. Gaston Jèze lui-même, nous avons dit que l'établissement de nouveaux et lourds impôts indirects est une politique fiscale «socialement injuste».
«On ne voit pas ce qu'il y a de socialement injuste, répond « Le Temps », dans un impôt qui frappe chacun en proportion de sa consommation. Mais il faudrait en finir avec cette littérature démagogique et avilissante qui oppose les «non- possédants» aux «possédants». et qui présente ceux-ci, contre toute réalité, comme des privilégiés à l'abri des impôts.»
Discutons. Tout d'abord il n'est pas vrai que nous ayons fait appel à la lutte des classes.
Nous ne la désirons pas. Nous en avons une juste crainte pour tout ce qu'elle implique de brutalité, d'iniquité, de violence.
Dans sa forme aiguë, la lutte des classes est une révolution dont nous désirons réaliser, si possible, l'économie.
Il n'y a donc ni «démagogie», ni «avilissement», selon l'expression de haute courtoisie du Temps, dans notre littérature.
Mais lorsque l'on constate, dans la grave crise financière du pays, que les possédants, après s'être soustraits, par fraude, à l'impôt global sur le revenu, après avoir, par fraude, transporté leurs capitaux à l'étranger pour n'en pas payer la redevance à l'Etat, demandent simultanément des réductions sur les taxes qui les frappent et des augmentations sur les taxes qui ne les atteignent pas, comment ne pas flétrir cet aveu cynique d'égoïsme et ne pas reconnaître à cette prétention l'odieux orgueil d'une classe privilégiée ?
Si Le Temps ne voit pas ce qu'il y a de socialement injuste «dans un impôt qui frappe chacun en proportion de sa consommation», il est seul à ne pas le voir.
Nous croyons inutile de démontrer que l'impôt indirect, qui est une charge lourde pour un salaire de 10.000 francs est un prélèvement léger sur un traitement de 50.000 francs, un prélèvement insignifiant sur un revenu de 100.000 francs ou plus, et que, par suite, l'établissement d'un impôt indirect, s'il n'est accompagné d'un impôt direct, calculé de façon à égaliser autant que possible la répartition du fardeau, est une iniquité violente, insupportable.
Nous ajouterons, afin de ne rien laisser sans réponse, que nous n'avons jamais dit que les possédants sont «des privilégiés à l'abri des impôts». Nous avons seulement dit qu'ils n'en payent pas leur juste part et qu'il y a deux raisons à cela. La première est que la loi fiscale elle-même n'ose toucher à l'opulence qu'avec un respect infini. La seconde est que les possédants se dérobent lorsque la loi les atteint.
Ils l'ont toujours fait. Ils ne l'ont jamais fait plus qu'aujourd'hui. Mais, précisément, le but de notre article d'hier était de leur signaler que cela devient dangereux, et qu'ils sont bien légers, bien inconséquents, bien imprudents.
Dans un moment où le ministre des Finances, où les experts eux-mêmes annoncent au pays qu'il entre dans une ère de difficultés et de «souffrances», cette attitude d'intransigeance est provocation et folie.
Ils repoussent la consolidation. Ils repoussent l'emprunt forcé. Ils repoussent le prélèvement sur le capital.
Tout ce qui les atteindrait, tout ce qui les associerait à la vie nationale, tout ce qui les mettrait en communion avec le peuple est repoussé.
Ils font plus. Ils exposent avec arrogance leur programme, qui est d'ajouter la misère à la misère. Que s'imaginent-ils donc? On nous dit qu'ils escomptent une victoire devant la Chambre. Nous ne croyons pas à cette abdication. Mais, se produirait-elle, elle aurait pour la Chambre et pour eux-mêmes un terrible lendemain.
PIERRE BERTRAND.
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