| Le Petit journal illustré - 04 juillet 1926 |
MAHATMA GANDHI
UN MENEUR DE PEUPLES
A première vue, l'Orient paraît inerte et immuable. Pourtant des courants profonds secouent par moment la masse immense des peuples asiatiques. Notre époque est témoin d'un de ces mouvements, comparables au réveil d'un volcan.
L'Asie évolue avec une prodigieuse rapidité. La Chine des mandarins est morte, et son cadavre est en pleine décomposition. Heureusement pour eux que par leur nombre même les Fils du Ciel seront toujours maîtres des événements. Le Japon est devenu une grande puissance à l'occidentale, et l'Inde, patrie des philosophies et des religions subit en ce moment une crise sans exemple.
Elle est à la fois de nature spirituelle et matérielle. Un héros incarne la Nouvelle Inde, un héros dont ses ennemis mêmes ne contestent pas la valeur morale: Gandhi, le Mahatmâ, la « Grande Ame ».
Cet homme, notre contemporain, est une des plus belles figures qui ait vécu sur la terre, et pourtant il est peu près inconnu de notre Europe.
Il faut connaître l'existence de Gandhi. Quand on soutient souvent, maintenant, que seul l'argent, la puissance matérielle, comptent et permettent de devenir soi-même, on peut leur objecter l'exemple de grand hindou.
Car Gandhi, de son vrai nom Mohandas Karamchad Gandhi est né dans l'Inde le 2 octobre 1869 à Porbandar, petit port de la mer d'Oman. Sa famille, fort bien considérée puisque son père et son grand-père furent chacun premier ministre du rajah semi-indépendant, appartient à la religion jain. C'est une des moins nombreuses de l'Inde, mais des plus voisines de la mentalité européenne.
Son père mourut alors qu'il était jeune, et c'est sa mère, une véritable sainte, qui l'éleva. Dès son plus jeune âge, ce fut un enfant docile et respectueux qu'on citait en exemple dans tout Porbandar. Pour suivre une des coutumes de l'Inde, il fut fiancé dès l'âge de huit ans et se maria à douze ans. Mme Gandhi a toujours été pour lui la meilleure des compagnes et la plus fidèles des collaboratrices. Pendant toutes ces innombrables épreuves, elle partagea avec lui fatigues et dangers.
Son père ayant dispersé toute sa fortune en charités, Gandhi eut une enfance pauvre. Pourtant, jusqu'à l'âge de dix-sept ans il fut étudiant à l'université d'Ahmedabad, une des plus importantes de l'Inde.
A dix-neuf ans, après des adieux déchirants à sa famille, il alla compléter ses études en Angleterre, à l'Ecole de Droit de Londres. Son premier contact avec notre civilisation occidentale, trop. trépidante pour une âme méditative comme la sienne, lui déplut et il faut bien reconnaître que maintenant encore il n'est jamais revenu complètement sur sa première opinion.
En 1891, ayant fait de bonnes études, il revint dans l'Inde où une terrible nouvelle l'attendait. La maman venait de mourir. Après s'être longtemps abandonné à sa douleur, il passa ses examens d'avocat à Bombay. Là, il fit la connaissance de patriotes hindous, qui, plus philosophes qu'hommes politiques, rêvaient déjà d'émanciper leur pays du joug britannique. Ils reconnurent tout de suite en Gandhi une âme exceptionnelle et en firent leur disciple préféré. Comme tous les sages, ils craignaient avant tout la précipitation et prévoyant l'action que Gandhi aurait quelques années plus tard sur son pays, ils lui donnèrent de précieux conseils de prudence et de patience qu'il ne transgressa jamais.
En 1893, Gandhi partit pour l'Afrique du Sud, où il resta jusqu'en 1914, et c'est là, où, pour la première fois, on entendit parler de lui. Il était appelé à Prétoria pour plaider une cause importante, et ne connaissait rien de l'Afrique du Sud. Dès qu'il eut débarqué, ce qu'il vit l'épouvanta: 150.000 Hindous vivaient dans le Sud-Afrique, martyrisés par le reste de la population. Lui-même, habitué à être traité presque comme un égal par les Anglais de l'Inde, fut injurié, battu sans raison.
Un moment il hésita à rester, mais l'immense pitié qui est au fond de son caractère lui fit une obligation de rester. Rapidement il groupa les 150.000 malheureux, devint leur chef, et entama la lutte contre les pouvoirs officiels. Lutte toute pacifique. Il fait vie commune avec les plus misérables Hindous, connaît à fond leur mentalité, et c'est en juriste et en apôtre qu'il essaye d'avoir gain de cause pour ses disciples. Il obtient des résultats appréciables et ses ennemis de la veille s'inclinèrent devant son grand caractère. Comme arme, il n'en avait qu'une, mais terrible «la non-coopération». Les hindous juraient de n'aider en rien, ni matériellement, ni financièrement, ni moralement, le gouvernement. Celui-ci, effrayé, capitula à plusieurs reprises, mais Gandhi fut toujours modéré dans ses triomphes.
En 1899, il organise, pendant la guerre des Boers, une Croix-Rouge, il fut deux fois décoré. Pendant la peste de 1904, à Johannesburg, Gandhi fonde un hôpital où lui-même se prodigue. En 1906, comme brancardier, il suit un corps expéditionnaire au Natal.
De victoires en victoires contre les oppresseurs, Gandhi, en 1914, avait réussi à libérer complètement les Hindous d'Afrique et ceux-ci le considéraient déjà comme un apôtre; les Anglais n'étaient pas loin de partager leur conviction et Gandhi était entouré d'une unanime vénération.
Survient la guerre qui le retrouve dans l'Inde. Tout de suite, il part en Angleterre pour y recruter un corps d'ambulanciers, car avec nombre d'Hindous, il reconnaît la justesse de notre cause et, devant le péril commun, il interrompt son action libératrice. Les Anglais, d'ailleurs, promirent aux Hindous, en 1917, une autonomie, un home-rule, en récompense de leur dévouement durant la guerre.
Bien entendu, la paix une fois assurée, ils n'en firent rien.
Il en résulte dans l'Inde déçue un sursaut de colère. La révolte commença et ce fut Gandhi qui l'organisa.
Tilak, le chef incontesté du mouvement hindou, venait de mourir, et c'est d'un élan unanime de la population de l'Inde que Gandhi dut prendre la tête du mouvement. Il accepta malgré lui. De plus en plus c'était un homme de méditation, de prière, qui craignait la vie politique. Mais ses amis lui firent comprendre que là était son devoir.
Or, voilà toute l'originalité de son œuvre, c'est sans violence qu'il veut arriver à ses fins. Il veut opposer aux brutalités des envahisseurs, une résignation complète et les vaincre seulement par la non-violence, cette sorte de grève civique, qui lui a donné de si bons résultats en Afrique. D'autre part, il s'aperçoit que le niveau moral des Hindous est très bas et il essaye de leur donner les cadres d'instructeurs et d'éducateurs. Il crée des sortes de communautés de moines, si l'on peut dire, qui vont ensuite répandre sa doctrine dans l'immense presqu'île. Pour frapper les imaginations, Gandhi institue aussi, comme un travail sacré, le filage au rouet. Cet homme écouté de 300 millions d'Hindous leur donne pour consigne de se remettre tous à filer chez eux. D'abord il voulait combattre ainsi la main-d'œuvre européenne qui ruinait les travailleurs hindous, mais surtout il voulait apprendre à tous ses disciples la valeur du travail et les obliger à rester longuement à leur foyer. D'autre part, fait inouï, par sa seule présence, il parvenait à réconcilier musulmans et brahmanistes et à supprimer la terrible barrière qui existait jusqu'alors entre Hindous et parias. Mais, si pure que soit une idée, son application n'est jamais parfaite. Malgré Gandhi, des émeutes nombreuses se produisent qui finissent en affreuses boucheries. Il morigène les exaltés, leur inflige de véritables pénitences que tous acceptent sans murmurer, tant il est aimé, et lui-même, incarnant en quelque sorte toute l'Inde, accomplit d'immenses jeûnes d'expiation.
Inutile de dire que les Anglais étaient loin de le considérer d'un bon œil. Dans un message retentissant, il avait renvoyé toutes ses décorations au vice-roi des Indes, mais on n'avait pas encore, dans la crainte d'un soulèvement sanglant, osé l'arrêter. Pourtant, en mars 1920, le gouvernement, comprenant que Gandhi risquait de le balayer comme un fétu, se décida à le faire emprisonner.
Gandhi s'y attendait depuis longtemps et, pendant tout son procès, il fit assaut de courtoisie et de générosité avec l'avocat général, mais ne fit rien pour essayer de gagner la pitié de ses juges. Au contraire, il affirma sa volonté de continuer la lutte. Il fut condamné à six, ans d'emprisonnement et, sans murmurer, il accepta la sentence. Il l'a considérée comme une épreuve salutaire, un temps de recueillement, et jamais ne sollicita un régime de faveur, qu'il aurait certainement obtenu, pourtant, car les Anglais s'ils le combattent, le vénèrent. Mais Gandhi, qui se nourrit de fruits et d'eau depuis des années. qui dort à peine, qui travaille constamment, a une santé très chancelante et ses juges, il y a quelques mois, l'ont remis en liberté.
Aussitôt, il a repris son œuvre. il a dû s'apercevoir qu'il y avait beaucoup à refaire. Pendant son incarcération, ses amis trop zélés ont fait des erreurs, le sang a souvent coulé et l'Inde n'est plus unie dans une même foi, comme auparavant. En particulier musulmans et, brahmanistes sont redevenus, pendant son incarcération, d'irréconciliables ennemis et des émeutes éclatent constamment entre les fidèles de ces deux religions. Mais Gandhi est un de ces hommes qui n'abandonnent jamais la lutte, tant qu'ils possèdent un souffle de vie. Plusieurs fois déjà il a manifesté son optimisme et il est persuadé que l'Inde aura bientôt, comme le Canada ou l'Australie, son home-rule.
Telle est la figure de Gandhi qui, par bien des points, parait peu compréhensible à des Européens comme nous, mais dont l'œuvre, à quelque opinion qu'on appartienne, doit sembler admirable, car c'est un exemple de ce que peut, dit à juste titre l'Ecriture, la Foi capable de soulever des montagnes.
Pierre MARIEL.
| retour 04 juillet 1926 |



