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L'Humanité - 04 juillet 1926

 


Dans l'enfer de l'Europe "Les Bourreaux"

Dans l’Enfer de l’Europe
« Les bourreaux »
d’Henri Barbusse


J'ai refait le voyage lugubre, le voyage aux pays de beauté qui sont, par le crime des hommes, les pays de l'horreur.
Le livre de Barbusse a fait revivre à mes yeux le décor prestigieux de Sofia dans sa grande plaine, ceinte de montagnes violettes, de Belgrade au confluent des eaux innombrables qui font le Danube.

Il a recréé pour moi la présence, sous le soleil d'Orient, de ces paysans si laborieux qui passent, tête basse et pensifs, parmi les maïs hauts comme des arbres et les vignes luxuriantes ; des paysannes qui vont au marché, ce marché de Sofia où, dit-on, des policiers viennent de jeter des bombes, vendre leurs fruits multicolores, oignons aux bulbes monstrueux qu'ignorent nos climats, tomates rouges, piments verts et écarlates, aubergines sombres, pastèques roses comme des teints de jeunes filles ou d'une blancheur de neige. Et dans les rues de la ville, voici les artisans, les potiers qui se souviennent, par vagues réminiscences, venues du lointain passé, des plus belles formes des vases grecs, le marchand de cuivres, aux productions primitives et charmantes; le travailleur du bois qui fait, comme le paysan russe, mille petites merveilles avec ses loisirs.
Le peuple qui travaille, le peuple qui souffre une femme sous sa coiffe blanche, monte, écrasée, la montagne, portant aux deux extrémités d'un arc de bois deux seaux pleins d'eau, là-haut, pour les moissonneurs.

Dans les grands cafés qui entourent le château royal de Sofia corps de garde pour les officiers jouisseurs les vainqueurs paradent, les traîneurs de sabre, aux uniformes couverts d'or. Voilà les gens de la Ligue Militaire. Voilà la Bulgarie blanche qui est sur le paysan et l'ouvrier bulgares, comme le bey turc était sur le raïa chrétien. Voilà les bourreaux !
Les bourreaux, Henri Barbusse renversant les rôles, les flagelle. à leur tour
Bourreaux de Bulgarie Bourreaux de Roumanie, tortionnaires du procès de Tatar-Bunar, qui est peint dans l'ouvrage en traits de feu. Bourreaux de Belgrade qui officient dans la cheminée de la Glavniafscha! Bourreaux d'Athènes et de Salonique! Boutreaux de Tirana et de Budapest ! La fresque s'étale.
Voici les 500 accusés, debout, assis, accroupis dans la cour de la caserne de Kichinef, face au colonel qui les a mitraillés hier et qui les juge aujourd'hui.
Voici la chemirée de la Sûrelé de Sofia qui fume, rejetant une vapeur âcre et suffocante, parce qu'en bas, dans la cave, on brûle des hommes vivants..
Voici Friedmann, innocent, aidant le bourreau tzigane à lui passer la corde au cou.
Voici les noyés de Lom-Palanka, dont les corps gonflés s'attardent aux roseaux de la rive. Voici Morarescu, qui casse la tête à l'enfant dans les bras de la mère donnant le sein.
Voici les étudiants, les écoliers communistes bulgares devant leurs juges, et Kabaktchief, faible dans son corps, mais inébranlable dans son esprit.
Voici la mère de Petko Petkof, a genoux à la place où son fils a été tué.
Stambouliski, sans nez, sans oreilles, poignets coupés, et que les autonomistes ivres de sang torturent encore.
Tout cela se mêle, visions bulgares, visions de Roumanie, de Yougoslavie, d'Albanie, de Grèce, de Hongrie. L'enfer de l'Europe ! Les bourreaux du fascisme au travail !
Et sur les ruines, parmi les cadavres, le businessman anglais, l'homme d'affaires italien se glissent, colonisant.
Barbusse, dans son «Feu» immortel, a dit la passion du soldat de la grande guerre.
Il vient de dire le martyre des peuples balkaniques, de 50 millions d'hommes livrés, par la complicité des démocraties occidentales, à des gouvernements de tourmenteurs.
Ce livre doit être et sera, pour ces peuples, ce que fut «le Feu pour» la foule des damnés de la tranchée le cri de vérité, si pénétrant, si puissant qu'il dissipe le mensonge pour toujours, d'un souffle Souverain.

Daniel RENOULT. (1) Un volume à la Librairie du Parli, 120, rue Lafayette. 10 francs.

 


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