| Le Figaro littéraire -27 juin 1926 |
Le vingtième anniversaire de la mort de Jean Lorrain
30 juin 1926! Pour la vingtième fois rous célébrons l'anniversaire de la mort de Jean Lorrain. Vingt ans ! Déjà !
Six ans après les obsèques du poète d'Yanthis, presque jour pour jour, nous inaugurions, dans son pays natal, le monument érigé à sa gloire.
Peu d'écrivains obtinrent aussi rapidement les honneurs de la place publique et, parmi ces favorisés, moins nombreux encore furent ceux que la pierre sculptée ne scella pas, à tout jamais, avec leur œuvre, dans l'oubli. Combien de gloires sombrèrent corps et biens en moins de dix années ! Et cinq années de guerre ouvrirent, pour la majorité de ceux dont les effigies verdissent dans les nécropoles ou les squares, un infranchissable abîme d'indifférence.
Or Jean Lorrain et son œuvre résistent victorieusement à tout cela. L'heure va sonner des jugements définitifs. La ferveur d'un auditoire accru sans cesse prouve que justice est déjà rendue au maître écrivain cauchois qui souffrit assez de son siècle pour lui cacher sa douleur sous le plus effarant des masques.
Son nom est inséparable de celui de sa mère, Mme P. Duval-Lorrain, qui, hélas ! ne peut célébrer avec nous ce vingtième anniversaire. Morte le 18 mai 1926, à Nice, où elle vivait, retirée du monde, dans ce bel appartement de la place Cassini, choisi par son fils et où elle refusa toute autre compagnie que celle du souvenir de son célèbre enfant, elle a voulu revenir dormir pour l'éternité à côté de cet enfant à qui elle s'immola joyeusement, dans le cimetière de Fécamp, haut perché devant la mer et planté de pins semblables à ceux du «Château» niçois et du Cap Martin... Elle avait plus de 93 ans.
Jamais, depuis qu'il y a des mères, aucune mère ne fut plus admirable qu'elle. Aucune, non plus, ne fut plus aimée. L'édition (princeps) prochaine des lettres de son fils le montrera pathétiquement.
Cependant, d'année en année, l'œuvre de Jean Lorrain se libère des anecdotes forgées et des souvenirs à scandale pour monter, parmi la lumière et la sérénité, vers la place qu'elle mérite d'occuper définitivement dans la claire et vivante littérature française.
Georges Normandy.
DEUX LETTRES INÉDITES
DE JEAN LORRAIN
Jeudi, 5 décembre.
Arcueil – Infirmerie.
Chère mère,
Il est temps de t'écrire la vérité, mais si mes premières lettres étaient des mensonges, c'est à la crainte que j'avais de t'inquiéter et au Père Barral qu'il faut t'en prendre. Voilà aujourd'hui quinze jours que je suis à l'infirmerie, et tous les jours les Pères me disent «Vous retournerez demain en division.» Et le lendemain se passe comme le jour de la veille, et je passe ma journée, sans travailler, dans un grand fauteuil où je m'ennuie à mourir.
Jusqu'alors, j'espérais te voir arriver tous les jours. Aussi je patientais; j'acceptais de bonne grâce tous les bons soins que me donnait la sœur. Mais aujourd'hui que je découvre la ligue que les Pères font autour de moi pour me persuader que j'ai une grippe quand je souffre de la poitrine et qu'il y a marqué «bronchite» sur le cahier du médecin, quand je vois le Père Barral t'écrire seulement le lundi, quand je suis au lit depuis le jeudi, et te dire que je n'ai qu'une grippe quand j'ai des étouffements la nuit, quand je sais qu'il t'écrit qu'on va me faire travailler quand je meurs d'ennuis, sans livre et sans professeur, cela me révolte et je prends le parti de tout avouer.
Le fait est qu'ils ont une peur affreuse de te voir arriver ici, parce qu'ils savent qu'une fois à Arcueil tu m'emmènerais à Fécamp et, pour rien au monde, ils ne veulent me lâcher; ils ont peur que je prolonge mon séjour à Fécamp tout l'hiver, ce qui leur enlèverait, sans me flatter, un de leurs meilleurs élèves, et ils comptent trop sur moi pour le succès de fin d'année pour me laisser partir.
C'est dans cette situation que j'étais forcé d'écrire. Henri avait une fois écrit une lettre à ses parents, où il disait la vérité. La lettre n'a pas passé à la censure et Henri a été fortement grondé. Par crainte d'un pareil sort, j'étais forcé de conformer mes lettres selon l'esprit des Pères, forcé de feindre d'avoir en horreur ton arrivée ici, que j'implore et désire, pour voir M. Simon, car je commence aussi à avoir peur. Je perds l'appétit. Mes nuits sont autant d'insomnies et j'ai peur de tousser, tant la poitrine me fait mal. Ajoute à tous ces maux l'accablement moral que me laisse le départ d'Henri, que ses parents ont emmené hier à Péronne, je suis donc solitaire et triste dans mon grand fauteuil, dans ma grande salle d'infirmerie, seul avec ma toux et mon ennui, sans savoir jusqu'à quand se prolongera ma captivité. Les Pères viennent bien me voir parfois, mais je m'ennuie quand même. Le Père Monvoisin, lui dont j'aurais tant besoin, se fait rare. Aussi, je t'en supplie, je t'en conjure, viens m'arracher à mon désespoir, à ma captivité. Hâte-toi, car j'ai peur de moi-même devant ma situation. La fièvre me brûle.
Adieu.
Inutile de te dire que cette lettre est écrite et envoyée à l'insu des Pères. Aussi, si tu réponds, fais comme si je ne t'avais pas écrit cette lettre et réponds à celle de mardi.
En t'embrassant bien fort, ainsi que père, j'espère en toi.
Ton enfant malade et qui t'aime plus que lui-même.
PAUL DUVAL.
Toledo, mercredi, 9 septembre 1896. Une ville arabe, des ruines, des ruines, les rues de la kasba qui montent, descendent et remontent sur une roche pierreuse, brûlante, cuite et recuite, l'abandon, l'incurie, la désolation d'une Constantine à l'abandon et le Tage la contournant dans un bassin aussi sauvage, aussi puant, mais moins profond que le Rummel.
Ceci pour te dire que je vais bien et t'embrasse. Nous rentrons à Madrid demain. Nous habitons ici un hôtel princier, un palais maure tout en marbre blanc et en pierre sculptée, neuf d'ailleurs, une folie d'un grand d'Espagne... où les journées sont délicieuses à passer dans la fraîcheur d'un patio. Une colonie espagnole et française très intéressante. Mme Pardo-Bazan, la romancière espagnole, la George Sand de Madrid, les Dreyfus, de Paris, etc.
La cathédrale, si fameuse, est la copie agrandie de l'abbaye de Fécamp, mais d'un luxe insensé moins curieuse, à mon avis, que celle de Saragosse.
Amitiés aux Le Grand.
Je t'embrasse.
JEAN.
Extrait des Lettres à ma mère. A paraître (librairie Excelsior).
| retour 27 juin 1926 |



