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Le Quotidien - 27 juin 1926

 


Le Quotidien - 27 juin 1926 Mirabeau fut-il un brigand de grand chemin

L'AVENIR est incertain, mais nous sommes assurés que demain il
y aura quelque chose : ce que nous aurons fait aujourd'hui. 
GABRIEL SEAILLES.

NOTES D'HISTOIRE
Mirabeau fut-il un brigand de grand chemin ?

Par A. AULARD

Ce Mirabeau, que Jaurès admirait tant, et qui était en effet si admirable, ce Mirabeau qui, en dépit de ses vices et de ses fautes, semble avoir été, dans la Révolution française, non seulement le plus puissant orateur, mais le plus puissant cerveau, on la accusé de s'être fait, à un moment de son orageuse jeunesse, brigand de grand chemin, détrousseur de voyageurs.
Produite de son vivant même, à son procès avec sa femme, cette étrange accusation fut alors ignorée du public. Elle ne fut divulguée, répandue qu'au temps de la Restauration, quand il fut de mode de calomnier les hommes de la Révolution, même ceux qui, comme Mirabeau, avaient travaillé à sauver la monarchie par une démocratie royale.
Le lieu et la date du crime attribué à Mirabeau varient selon les récits. Ce serait dans le Bas-Limousin, pendant un des séjours que Mirabeau fit au château de son beau-frère, M. du Saillant,
Il était alors criblé de dettes. et les désordres de sa vie lui coûtaient fort cher.
Dans l’anarchie de l'ancien régime, le brigandage de grande route était une carrière, où se lança plus d'un fils de famille, dans le désespoir de la débauche. II n'est pas complètement imaginaire, ce type de bandit de bonne origine, que M. Henri de Regnier a peint dans son dernier roman : L'Escapade, sous le nom de chevalier Cent-Visages.
Le comte de Mirabeau, débauché à court d'argent, roulant dans le crime, s’embusquant aux lisières des forêts pour y dévaliser les passants, ce n'est pas une idée qui fut inconcevable aux imaginations de ce temps-là.
Rentré en 1814, un émigré provençal, l'avocat général de Calissane, qui avait des raisons d'en vouloir à Mirabeau, lança la légende dans le public, et il y eut, même de notre temps, des récits détaillés du prétendu crime, comme ceux de MM. Plantadis et de Pradel.

Donc, un soir d'hiver, un honnête et paisible gentilhomme se rendait chez M. du Saillant, qui l’avait invité, quand il se vit couché en joue par un homme grand, gros, à la voix tonnante, dont l'obscurité brouillait les traits. Sommé de jeter argent et bijoux par terre, il obéit, et s'en fut au chateau plus mort que vif.
M. du Saillant ne douta pas que le voleur ne fût Mirabeau, qui dut avouer, et l'on trouva, dans des tiroirs de sa chambre, divers produits de ses larcins.
C'est ainsi qu'avant de la réfuter, M. Dauphin Meunier a résumé la romanesque accusation portée contre Mirabeau, dans son intéressant livre : Autour de Mirabeau, dont c'est un des chapitres les plus instructifs.
M. Dauphin Meunier a à sa disposition les archives de feu Lucas de Montigny, fils adoptif de Mirabeau, où il se trouve une immense correspondance de famille, celle du père de Mirabeau, l'Ami des hommes, avec son frère le bailli, quantité de lettres de Mirabeau lui-même, des lettres de sa femme, de ses sœurs, une foule d'autres documents manuscrits.
De ce riche fonds historique, M. Dauphin Meunier a tiré des livres délicieux et précis, une biographie de la comtesse de Mirabeau, femme du tribun, une biographie de la soeur dudit tribun, Louise, marquise de Cabris, un recueil de lettres inédites écrites par Mirabeau, du donjon de Vincennes, à Julie Dauvers.
Par les documents et par le talent, nul n'était mieux armé que M. Dauphin Meunier pour saisir cette légende du brigandage de Mirabeau et pour l'étouffer par la méthode historique.
Mais il ne pouvait tuer la légende qu'en en montrant l'origine, l’occasion, le prétexte. Il s'agit toujours des procès de Mirabeau.
Dans une note inédite, que M. Dauphin Meunier a trouvée, Mirabeau dit de son accusateur Portalis : «Il a osé dire que, déguisé, tantôt en ecclésiastique, tantôt en étranger, décoré de cordons, on m'avait vu en embuscade dans la forêt de Campdumy, que j'avais changé de nom en Hollande, que J'y étais à la tête d'une bande de brigands».
Ce grief ne fut point retenu, mais il provenait d'une fausse interprétation d'une lettre intime du père de Mirabeau qui, ayant pris parti pour sa bru contre son fils, lui avait fait savoir qu'elle ferait bien d'éviter ce bois de Campdumy, en Provence, parce que Mirabeau était fort capable de l'y faire arrêter, pistolet au poing, pour la prendre en olage.
Quant aux brigands de Hollande, c'étaient des pamphlétaires que Mirabeau aurait groupés autour de lui. Le marquis de Mirabeau s'amusait à effrayer sa bru. Persécuteur de son fils, il n'avait point hésité à l'accuser d'inceste et de parricide, au moins en intention. Il ne l'accusa jamais d'être un voleur de grand chemin, et cette accusation ne repose sur rien. M. Dauphin Meunier l'a démontré, avec la sûreté de sa méthode et la force de sa compétence.
Il y avait assez de taches sur la gloire de l'infortuné grand homme. Celle-là du moins, sanglante et sale, la voilà décidément effacée par une main aussi experte que probe. 

A. AULARD.

 


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