| Le Quotidien - 27 juin 1926 |
LES GRANDES ENQUÊTES DU "QUOTIDIEN"
Les Enfants devant les Juges
LOUIS N'IRA PAS EN RHETORIQUE
Par LOUIS ROUBAUD
Le tribunal hésite, l'avocat de la République n'a pas requis le terrible acquittement qui conduit au bagne... L'accusé attend entre les deux gardes. Le banc des témoins est vide : ni mère, ni père, ni tuteur.
Alors Me Paul Kahn se lève :
— Si le tribunal veut bien me le confier...
M. Aubry interroge :
— Votre famille ne veut pas de vous... Nous ne pouvons vous laisser seul... Voulez-vous être placé à la campagne ?
— Oui, m'sieur.
Et tout de suite le président marmonne :
— Attendu... Attendu... Attendu... le place sous le régime de la liberté surveillée et le confie au Patronage de l'Enfance et de l'Adolescence...
L'accusé est emmené par les gardes. Comme il disparaît sous le portillon, M Paul Kahn le rappelle:
— Petit... Petit !… Tiens-toi prêt pour demain matin, je t'enverrai chercher à la Roquette à neuf heures.
— Merci, m'sieur.
J'ai vu à la Roquette trois enfants sages qui attendaient, le nez contre une porte, leur tour de visite médicale. Le directeur, M. Yan, me les a désignés. Ce sont les assassins du petit boucher.
Le petit boucher sortait le soir de sa boutique. Les trois enfants l'ont entraîné dans un terrain vague et l'ont étranglé pour voler sa paie.
S'ils peuvent se juger, la Roquette doit leur paraître bâtie à leur taille. C'est une triple forteresse en pierre et en fer. On n'y voit que des murs et des barreaux. En haut des cours, on aperçoit le ciel comme du fonds d'un puits.
Dans trois enceintes hexagonales, s'allongent des couloirs que, par mesure d'hygiène, M. Yan vient de faire repeindre mi-chaux, mi-goudron, c'est-à-dire en catafalques. Des filets sont disposés au bas des escaliers comme sous les trapèzes du cirque; car le suicide est interdit.
Ni gaz, ni électricité. L'hiver, à quatre heures, des quinquets fument dans les galeries: la nuit est complète dans les cellules. On a seize heures pour dormir et pour méditer. Les assassins du petit boucher peuvent mesurer leur forfait à leur prison.
Mais le jeune Delaplanque (Louis) à qui Me Kahn a donné rendez-vous pour demain neuf heures, comment mesure-t-il son crime?
Il a été élevé au lycée Montaigne jusqu'en seconde. Ses amis vont être bacheliers, il les aurait suivis ou précédés, si sa mère n'était morte.
M. Delaplanque travaillait chez un coquetier, quai de la Rapée. Pendant les vacances, il ordonnait à son fils :
— Balance-moi tes cahiers et viens me donner un coup de main au camion.
Il lui faisait porter des paniers-cages où vingt poules s'égosillaient et s'étranglaient entre les barreaux d'osier, et il le plaisantait :
— As-tu peur de leur faire mal ou de te faire mal?
Le soir, la mère rendait ses livres au lycéen. C'est elle qui l'avait maintenu à Montaigne.
Après le diner d'enterrement, M. Delaplanque avait présenté son fils à un convive.
— Il faut gagner ta croûte. Tu iras avec M. Bouchard, il est jardinier chez M. Bost, à Neuilly. Tu l’aideras pour le jardin et tu serviras de valet de chambre à M. Bost.
M. Bouchard avait fait l'éloge du patron et du métier.
— Dans les gens de maison, ceux qui ont de l'éducation comme toi ont plus d'avenir...
Une semaine plus tard, Louis quittait son gilet de lustrine. Sans prévenir M. Bouchard ni M. Bost, il prenait le tramway pour le quai de la Rapée. Il arrivait le soir chez le père. Une grande fille blonde qu'il ne connaissait pas le recevait et appelait :
— Jules!... C'est ton fils qui rapplique...
M. Delaplanque reconduisit le fugitif et l’excusa :
— Il s'ennuyait de moi... C'est sa première place.
Pour la seconde évasion, Louis est allé tout droit devant lui pendant trois jours. La gendarmerie de Melun l'a arrêté.
C'est ainsi que pour des crimes assez dissemblables, les assassins du petit boucher et Louis Delaplanque ont habité des cellules pareilles (une table, un trou, un lit) et ont été soumis au même régime: la boule de son, la pitance de lentilles, la nuit de seize heures.
Il y a tout de même une différence: Les trois assassins ont été appelés au parloir. M. Delaplanque n'est jamais venu.
Me Paul Kahn va réparer comme il le pourra cette injustice. Il n'y a pas une pierre rébarbative, pas une barre de fer dans les bâtiments du patronage. Les maisons en ciment sont légères comme des villas; elles ont de grandes fenêtres pour regarder les jardins de Vaugirard. Sauf la classe, Louis aurait pu se croire au lycée.
Sauf la classe !
Il y a le ballon. les jeux, le dortoir immaculé, le réfectoire, le parc avec des arbres et des massifs de fleurs, même le cinéma.
Mais les patronages ne sont pas des écoles. Celui de Me Kahn a trois mille enfants. Combien faudrait-il d'argent pour les instruire tous? Les petits apprennent à lire et à compter, les moyens et les grands doivent gagner leur vie.
— Veux-tu aller à Epinal ?
— Oui, m'sieur.
- Je te prendrai ton billet demain, tu voyageras seul, et tu te présenteras à M. l'abbé Mény, 8, rue Haute, avec une lettre que je te remettrai.
L'abbé Mény veille sur mille enfants qu'il a placés partout, aux champs et à la ville: des valets de ferme, des commis de magasin, des garçons de restaurant... Louis choisira...
Mais l'abbé n'a pas les moyens d'envoyer ses pupilles en rhétorique au collège d'Epinal!
LOUIS ROUBAUD.
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