| Le Quotidien - 27 juin 1926 |
Notre Politique
LA BANQUE DE FRANCE N'EST PLUS
UN ÉTAT DANS L'ÉTAT
Il y avait un Etat dans l'Etat : la Banque de France.
Elle avait ses ambitions, ses intérêts, sa politique, et les faisait prévaloir.
Opulente, elle tenait à ses pieds les ministres des Finances indigents.
Voulaient-ils se révolter?
Elle leur tendait le lacet.
Ils devaient se soumettre ou se laisser étrangler.
Au pays républicain, l'oligarchie de la Banque de France dictait sa volonté souveraine.
Et tout le monde, ou presque, trouvait cela très bien.
Le Quotidien était seul, ou presque, à protester contre le scandale de cette domination, à en dénoncer les méfaits, à opposer les droits du pays appauvri par la guerre et l'après-guerre aux prétentions de la Banque enrichie.
Mais c'était hier.
Aujourd'hui, cette puissance formidable s'écroule.
Il n'a fallu qu'une signature pour la mettre à bas : la signature de M. Joseph Caillaux au-dessous d'un décret qui donne un remplaçant à M. Robineau.
A l'époque où M. Joseph Caillaux était le ministre de M. Painlevé, il avait fait entendre les paroles les plus sévères à la Banque de France, et lui avait donné les avertissements les plus significatifs.
Le gouverneur, cependant, ne s'était point effrayé.
Tant d'amis, et si hauts, le protégeaient!
On n'oserait.
On a osé.
Les amis se sont tus.
Le Conseil des régents lui-même s'est tu.
Il n'y a en France qu'un fonctionnaire de moins, mais, à la vérité, le plus dévoué à la réaction, le plus incapable et le plus funeste qui fût.
Ce geste. disons-le, était nécessaire avant la grande entreprise de la restauration financière.
Les ministres tiennent encore si secrètes leurs délibérations, peut-être sont-ils encore si incertains, que l'on ne saurait formuler un avis sur leurs projets.
Que préparent-ils ? Que veulent-ils? Que rêvent-ils ?
Nous avons déjà marqué avec insistance l'inquiétude éveillée dans le pays par cette réserve excessive. Les journaux de conservation sociale y voient la promesse de nous ne savons quelle régression vers des formes abolies de gouvernement. Ils voient dans ce régime de pénitence que l'on annonce et la confiance que l'on cherche, la promesse de nouveaux privilèges aux possédants et la menace de nouvelles charges sur les non-possédants.
Est-ce vrai ? Se trompent-ils ?
Aucune réponse n'est possible avant que le dixième cabinet de M. Aristide Briand ait fait sa déclaration, et qu'il ait répondu à ses multiples interpellateurs.
Mais il y aurait injustice à céler que le premier acte du cabinet frappe la ploutocratie dans ce qu'elle a de plus représentatif et de plus malfaisant.
Par les temps difficiles que nous vivons, la Banque de France était devenue la citadelle des réacteurs. Loin de collaborer avec l'Etat, elle s'opposait à l'Etat dans tout ce qu'il entreprenait pour rétablir son crédit.
Cette situation, en se prolongeant, eût amené des catastrophes. ! Le jour où elle prend fin doit être marqué d'une pierre blanche. Pour le reste, on verra, quand on saura.
PIERRE BERTRAND.
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