| L'Action Française -27 juin 1926 |
III. La Banque de France devient Banque d’État
En terminant sa lecture du QUOTIDIEN d'hier matin, un de nos collaborateurs demandait :
— Le ministre qui doit sauver le franc commencera-t-il par faire sauter le gardien de l'or français ?
C'est fait.
Le bruit du départ de M. Robineau ne pouvait avoir d'autre sens. Les nouvelles de l'après-midi étaient vaseuses et contradictoires. Le gouvernement, par la bouche de Briand, donnait un démenti mou et flou. M. Robineau disait très posément qu'il n'avait pas donné sa démission et n'avait ni volonté, ni intention, ni désir de la donner. Cependant, les officieux continuaient à déclarer que M. Robineau allait sauter, Il devait sauter en effet ou faire sauter, après M. Raoul Péret, M. Joseph Caillaux, dont un vieil exposé des motifs porte que la Banque de France est et doit être une Banque d'Etat.
C'est fait !
Le TEMPS crie. Le TEMPS crie aux conditions de la confiance et du crédit public: ainsi les assassins peuvent crier à la Garde. Chanson ! Le coup reçu est reçu. L'apache fait ministre rengaine d'autant moins son surin que le président de la République, le président du Conseil, la Constitution et la loi ont mis précisément la Garde à sa disposition et à sa discrétion.
Vers onze heures du soir, nous recevions la note Havas que voici :
M. Robineau nommé gouverneur honoraire de la Banque de France
Le ministre des Finances communique la note suivante :
M. Moreau, directeur général de la Banque de l'Algérie, inspecteur général des Finances, est appelé à succéder à M. Robineau, gouverneur de la Banque de France qui, à de nombreuses reprises, l'an dernier déjà, à M. Caillaux et depuis aux successeurs de celui-ci, avait manifesté son désir de repos.
Lisez que M. Robineau a offert sa démission à diverses reprises: toutes les fois que l'on a essayé de piller les caves de la Banque de France et d'arracher au pauvre franc les quelques parcelles d'or vivant qui lui restent.
M. Robineau, en témoignage de ses longs et éminents services, est nommé gouverneur honoraire.
«Les éminents services» de M. Robineau consisteront-ils aujourd'hui à ne pas trop crier contre cette révocation gantée et masquée d'une hypocrisie grossière? Nous continuons à lire la note ministérielle :
«M. Moreau qui fut le chef de cabinet de M. Rouvier, a été élevé à l'école des grands financiers d'Etat. Selon leur doctrine, il maintiendra fermement l'indépendance de notre grand institut d'émission dont le crédit doit demeurer distinct de celui de l'Etat. Il en reçoit la mission du gouvernement de la pensée duquel il sera l'interprète fidèle. »
Le nom invoqué de Rouvier fera hurler le vieux chenil opportuniste. Il se pourrait bien que, du point de vue républicain, M. Caillaux, en histoire comme en doctrine, eût raison contre les hurleurs. Rouvier professait comme les camarades de la démocratie les doctrines du socialisme d'Etat. Il la couvrait. Il n'en montrait que le stricte nécessaire pour ne pas effaroucher les intérêts et pour laisser venir à lui comme le cuisinier de la fable les bons gogos et leur bon argent «Petits ! Petits! Petits!» Mais il ne respectait pas plus que M. Caillaux les libertés, les droits, les privilèges naturels ou octroyés qui sont la base de toute vie sociale autonome. Ce défenseur de la Rente cachait son étatisme quand il n'avait pas à le montrer. Mais, comme tant d'autres, il déplorait en secret que les circonstances ne lui permissent pas de déployer plus de hardiesse. Aujourd'hui, il serait servi. Il pourrait invoquer comme M. Caillaux la plus fausse des raisons d'Etat : l'Etat a besoin de l'or de la Banque, il ne faut plus à la Banque un gouverneur capable de le refuser. Nous avons tellement raison de déclarer qu'une pareille raison d'Etat, est fausse, la plus fausse possible, que Joseph Caillaux est lui-même obligé de renier la véritable cause, le mobile réel qui a dicté son coup. On vient de le voir à peine prononcé le nom de M. Rouvier et des grands financiers d'Etat, le lecteur étonné découvre que le successeur de M. Robineau reçoit «du gouvernement la mission de lui résister, de lui faire de l'opposition, de lui refuser ce que lui, Gouvernement, pourra demander, bref de continuer la politique de son prédécesseur. Comme si M. Robineau venait d'être démissionné pour rien !
J'ai souvent exprimé à M. Joseph Caillaux le dégoût profond que, de tout temps, m'inspirèrent ses hâbleries et ses mensonges. Mais ceux-ci sont trop forts. et ils ne passent pas. Du moins ici, Du moins chez nous. Nous verrons ce que dira et fera l'opinion. Nous verrons ce que diront et feront les Régents de la Banque de France dont on annonçait le départ si M. Robineau s'en allait...
Charles Maurras
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