| Le Petit journal illustré - 27 juin 1926 |
Le fait de la semaine
Augmentation des frais d'études dans les lycées et
les facultés. — Gare à la
«crise de l'intelligence» !
Pères de famille, préparez-vous, pour la rentrée d'octobre, à mettre la main à la poche. Un décret vient d'élever, dans des proportions qui ne peuvent manquer de vous être sensibles, les tarifs de scolarité. Les frais de l'externat simple sont augmentés de près d'un quart; ceux des cours préparatoires aux grandes écoles le sont de plus d'un tiers; le reste en proportions... Nous approchons du jour où les familles bourgeoises qui n'ont que des moyens modestes, devront renoncer à l'espoir de faire instruire leurs enfants. Je sais bien qu'il existe des bourses... Mais ces bourses sont, en général, réservées et c'est justice aux enfants des familles nombreuses. Tant pis pour l'employé, pour le petit fonctionnaire qui n'ont qu'un ou deux enfants. Si bien doués que soient ces enfants, ils devront renoncer aux études secondaires, car les ressources de leurs parents seraient insuffisantes pour en couvrir les frais. Et dire qu'il y a vingt ans - oui, tout juste vingt ans, c'était en 1906 - le Parlement fut sur le point de voter le principe du «lycée gratuit»!
On sait que ce fut là l'une des turlutaines des «grands ancêtres» et aussi des républicains au temps du Second Empire. Condorcet, le premier, avait réclamé «la gratuité de l'enseignement à tous les degrés, comme le seul moyen de donner aux enfants des classes pauvres, qui sont les plus nombreux, la possibilité de développer leurs talents».
Gambetta, vers 1867, poursuivait la même réforme. En 1905, M. Alfred Massé, rapporteur du budget de l'Instruction publique, formulait également ce vœu.
Je me rappelle qu'Emile Faguet combattit la mesure projetée avec un bon sens accoutumé. Ce n'est pas le lycée qu'il faut faire gratuit, disait- il; ce sont les écoles techniques et professionnelles qu'il faut multiplier, car il vaut mieux être les premiers dans la classe industrielle que dans la classe bourgeoise. Et il ajoutait : «Le lycée ne mène qu'à des professions qui, neuf fois sur dix, ne rapportent rien: il ne faudrait l'ouvrir qu'à ceux qui feraient la preuve qu'ils peuvent vivre toute leur vie sans gagner un sou...»
L'argument, a, aujourd'hui, infiniment plus de force encore qu'en ce temps-là. Les professions auxquelles mène l'instruction secondaire, le bachot, la licence et tous ces beaux diplômes, qui coûtent si cher, sont plus misérables que naguère; l'intellectuel est au bas de l'échelle sociale... Quel intérêt a-t-on à s'instruire puisqu'un homme instruit gagne aujourd'hui moins d'argent qu'un manœuvre ?...
Et pourtant, la tradition subsiste encore ; le préjugé de la préexcellence des professions libérales n'est point encore aboli dans nos vieilles familles bourgeoises. En dépit de la vie chère, de l'insuffisance des traitements, on se restreindra, on fera un cran de plus à la ceinture pour que les fils aillent au lycée et pour qu'ils soient instruits comme le fut leur père... Mais que de privations en perspective !...
Et combien de temps nos familles bourgeoises pourront-elles supporter ce régime ?...
Il est certain que l'augmentation des frais d'études, et pour les collégiens et pour les étudiants, doit aboutir fatalement à cette «crise de l'intelligence» qu'un académicien annonçait, il y a quelques mois, sous la coupole, et qui serait bien la pire des crises pour un pays comme le nôtre.
Le fils d'un de mes amis qui fait son droit m'affirmait, l'autre jour, qu'il fallait à un étudiant, toutes dépenses comprises, logement, nourriture, entretien, argent de poche, un billet de mille francs par mois. Ce jeune homme exagère peut-être un peu. Mais, à coup sûr, en dépit de toutes les économies possibles, il n'en faut guère moins.
Tout a augmenté pour l'étudiant ; et les frais d'examen n'ont pas moins augmenté que le reste. L'étudiant en médecine, par exemple, a, dans une année, plus de 300 francs de droits d'inscriptions et d'examens. S'il veut faire imprimer sa thèse, c'est deux mille francs pour le moins qu'il lui faut dépenser. Or, dans les sommes qu'on réclame à l'étudiant, il y a une part dont le versement s'explique et se justifie. C'est celle qui revient aux Universités. Il est évident qu'il faut entretenir ces établissements, payer les professeurs, ils le sont si mal, qui donnent l'enseignement et font passer les examens. Mais il est une autre part qui va au Trésor, qui tombe dans le gouffre sans fond, dans le formidable creuset où, chaque année, tant de millions vont se fondre.
Et c'est cette part-là qu'il ne faudrait pas augmenter sans cesse si l'on ne veut pas rendre les études impossibles aux jeunes Français.
Déjà, depuis la guerre, leur nombre a considérablement diminué dans nos Facultés. Par contre, celui des étrangers, favorisés par le change, va sans cesse grandissant... Il est grand temps d'aviser, de multiplier les bourses, dans les lycées, pour les jeunes gens de famille modeste, et de réduire au minimum possible les frais des étudiants.
Sinon nous verrons s'abaisser d'année en année le niveau intellectuel du pays.
Ernest LAUT.
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