| Excelsior - 20 juin 1926 |
AUJOURD'HUI SERA COURUE L'ÉTAPE PREMIÈRE DU TOUR
DE FRANCE
Les coureurs sont partis d'Evian à deux heures du matin pour Mulhouse, soit une épreuve de 373 kilomètres.
PROMENADES ET CAUSERIES DES COUREURS AVANT LE DÉPART NOCTURNE
EVIAN-LES-BAINS, 19 juin. Malgré les banderoles multicolores et les drapeaux accrochés à profusion sur les édifices du gouvernement comme sur les maisons privées, tout est deuil, aujourd'hui, à Evian. La pluie et le froid retardent indéfiniment l'arrivée des touristes et le mauvais temps compromet le succès du départ du Tour de France. Double motif de désolation que la municipalité et la population locales s'efforcent de combattre par la bonne humeur, par des soirées de gala, des bals, des feux d'artifice, des batailles de fleurs. Hier soir, deux fanfares sont allées chercher à la gare les coureurs du Tour, afin d'égayer leur débarquement sous le ciel noir.
Depuis ce matin, en dépit des alternances de pluie et de temps clair, la rue Nationale présente une activité incessante. En règle générale, elle appartient à pareille saison aux touristes nù-tête ou vêtus très élégamment. Aujourd'hui, la casquette et le chandail et les culottes cyclistes triomphent, les routiers du Tour de France tiennent le haut du pavé et sont les rois d'Evian. Tous les visages connus ou inconnus que l'on rencontre dans la petite ville d'Evian ne justifient leur présence que par les coureurs. Journalistes. photographes, opérateurs de cinéma, officiels de l'épreuve de 5,745 kilomètres. Suisses accourus de Lausanne ou de Genève; grosses autos équipées pour la grande randonnée : tous et toutes choses sont fonctions du Tour qui se dispute pour la vingtième année.
Que disent-ils? Que peuvent-ils, les quelque cent soixante héros de la fête? Les gloires du cyclisme ne s'attardent guère dans la rue. L'Italien Bottecchia, tenant de l'épreuve depuis deux ans, n'a quitté le lit de massage que pour aller faire une petite promenade avec son fidèle second Piccin sur le quai du lac.
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AVANT ÉVIAN-MULHOUSE PREMIÈRE ÉTAPE DU 20me TOUR DE FRANCE
(Suite de la page 1, colonne 6)
Les Flamands, les frères Buysse, Huysse, Parmentier, Dossche, restèrent dans leur chambre à raconter de rudes et rauques histoires plaisantes. Voici Sellier et Adelin Benoît qui aiment mieux parler de la forme des autres que de la leur et qui vantent les mérites de Debusschère. Vanslembrouck, qui ne songe qu'à rire et à blaguer, en compagnie de Dejonghe, Vandecasteele, Decorte.
Les Français
Mais les Français, où sont-ils ? Moins nombreux et moins réputés que les étrangers, ils passent d'autant plus inaperçus que leur langage est doux et sans martellement d'accent tonique. Cuvelier, en vêtement d'intérieur distille son expérience du Tour aux nouveaux venus, qui l'écoutent avec attention. Detreille, Groillot et Montet ont plaisir à se faire photographier. Huot, dont on avait annoncé le forfait, demeure invisible et mystérieux dans sa chambre d'hôtel. On se montre non loin de Bellanger et d'Alancourt le jeune et puissant Greau, qui nous dit: «J'ai vingt-deux ans, je pèse 82 kilos, je suis le plus jeune et le plus lourd du Tour de France. Je voudrais bien en revanche ne pas être le plus toquart ».
Encore une petite allée et venue dans la rue Nationale et nous trouvons le Luxembourgeois Frantz, auquel il manque un peu de tête, pour commander sa belle machine, des jambes et des poumons; puis le Méridional Tequi, qui a choisi comme compagnon le Beige Joseph Pé.
Les isolés
Tels sont les plus cotés d'entre les coureurs dits groupés et qui participent au Tour pour le compte de grandes maisons de cycles. Les isolés, c'est-à-dire les routiers qui vont se mettre en route à leurs frais, emplissent la rue. C'est à eux qu'Evian doit son animation. Contre quarante-quatre groupés, ils sont près de cent vingt; aucun directeur sportif de maison de cycles, aucun masseur, aucun soigneur ne s'occupe d'eux. Abandonnés à eux-mêmes, ils se promènent pour chasser l'ennui. Ils n'ont aucune chance ni de gagner de l'argent, ni de conquérir la gloire. lis sont cependant les plus confiants et les plus gais. Ils nous prennent volontiers pour confident. Gelot, le «flic de Paris», est toujours aussi heureux de vivre; Bière, qui a déjà fait le tour en 1910, espère que sa seconde performance vaudra mieux que la première; le Japonais Kisso Kaeanuro, laveur de vaisselle dans un restaurant parisien, fait la grimace à la pluie; le Niçois Alpini, décoré de la croix de guerre, de la médaille militaire et de la légion d'honneur, accomplit le Tour pour donner plus de prospérité à sa maison de cycles. En cela, il est imité par beancoup de ses concurrents de la catégorie des isolés.
L'aîné du Tour est Rossignoli, qui a quarante-cinq ans; Bière en a quarante-trois; Duboc et Deloffre, quarante-deux. Le cyclisme sur route conserve son homme. Duboc prétend qu'il n'a jamais marché comme cette année. Et maintenant, après cinq heures de sommeil, de 19 heures à minuit, en route pour le col de la Faucille, la vallée du Doubs et Mulhouse, terme de la première des dix-huit étapes. Gare à la pluie, qui fera des coupes sombres dans la file des coureurs.
GABRIEL HANOT.
| retour 20 juin 1926 |







































































