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Paris-Soir - 20 juin 1926

 


Le monde où l'on s'amuse

DU POINT DE VUE DE SIRIUS

Le monde où
l'on s'amuse

Ça devait arriver. Depuis des nuits et des nuits que ce qu'on est convenu d'appeler le monde élégant se presse dans les avenues obscures et les fourrés du bois de Boulogne, pour y cueillir des sensations, point neuves d'ailleurs, il était fatal que la tentation agit sur de jeunes cerveaux. Pensez donc. De grandes dames, des actrices notoires, réfugiées telles des nymphes sous le panache des arbres, rejetant vêtements et parures et se tortillant dans le «simple appareil». Des messieurs cossus déposant leurs smokings pour opérer avec ces dames. Des bijoux, des portefeuilles, de quoi bien vivre, de quoi faire la bombe ailleurs que dans le bois. Comment voulez-vous que de jeunes malfaiteurs à l'affût des bons coups puissent résister?
Comme l'a expliqué l'un d'eux, «quand c'est que les autos s'arrêtaient et que les bonnes gens étaient en train de s'amuser, on s'amenait en douce...»
«En douce» est une façon de parler. Car les chenapans surgissaient revolver au poing et dévalisaient complètement les «victimes». L'une de ces victimes, attaquée un soir, s'enfuit en laissant courageusement sa compagne se débrouiller. La pauvrette n'était pas à son aise et ne pouvait s'esquiver. Ou, plutôt, elle était tout à fait à son aise, puisqu'elle n'avait même pas conservé sa chemise.
Les chenapans ont été condamnés sévèrement. Et c'est très bien. Cette condamnation était réclamée par la Morale. Quant à ces messieurs et dames du meilleur monde, on ne les a pas vus aux assises. Nombre d'entre eux ont même négligé de se plaindre.
Autrefois, ce simple «fait divers» eût pris les proportions d'un scandale. Voyez-vous le petit-fils d'un ancien manitou pincé en galante compagnie? Voyez-vous tel, magistrat, tel académicien, tel représentant du peuple cueillis dans une rafle? Quel chahut! Outrage à la pudeur! Les satyres du bois de Boulogne! On n'aurait pas eu assez d'invectives pour flétrir un monde pourri, déliquescent, marqué pour la catastrophe finale.
Aujourd'hui on paraît trouver ça tout normal. Un substitut, qui a le mot pour rire, va jusqu'à affirmer que du moment que ces messieurs et dames s'en allaient du côté de la cascade, ils avaient le droit de cascader. Et le président, plein d'humour, de prononcer : «Hélas! que nous en voyons ici de ces jeunes filles qui se promènent toutes nues au bois! » Très bien, messieurs, bravo! C'est charmant. Les chevaliers de la partouze n'ont qu'à continuer. Mais comme le jeu comporte quelques dangers, il faut espérer qu'on répartira quelques brigades d'agents dans les allées pour veiller sur les ébats de ces honnêtes gens.
Où donc est le temps où un garde champêtre vous dressait procès-verbal parce qu'il vous surprenait en train d'embrasser une jolie fille sur le gazon? S'indigner?. A quoi bon! Seulement laissez-moi vous dire qu'entre les pourceaux mondains et les jeunes bandits qui profitaient de l'occase, ma sympathie va directement à ces derniers.

VICTOR MERIC.

 

 


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