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La Lanterne - 20 juin 1926

 


La Lanterne 1926 06 20 Fin dune illégalité

La fin d'une illégalité

On ne s'expatrie pas pour son plaisir. Les travailleurs indigènes musulmans de l'Afrique du Nord, pressés, eux aussi, par les nécessités de la vie quotidienne, ne pouvant plus suffisamment gagner leur vie dans leur pays natal, venaient, depuis quelques années, de plus en plus nombreux, en France où ils trouvaient des salaires plus élevés.
Mais cela ne faisait pas l'affaire de certains.
C'était toute une main-d'œuvre, rétribuée à vil prix, qui, des bords nord- africains, passait dans la métropole.
Alors se produisit l'une des choses les plus inouïes du monde. On fit pression sur les pouvoirs publics. Il est curieux de constater avec quelle facilité ces pouvoirs publics acceptent ces pressions.
Le ministre de l'intérieur édicta donc, le 10 septembre 1924, une circulaire qui, sous prétexte de réglementer l'exode des travailleurs indigènes musulmans de l'Afrique du Nord vers la Métropole, comprenait tant de mesures vexatoires, qu'en fait, elle interdisait l'entrée en France à tout individu qui, par delà la Méditerranée, avait commis le crime d'être né Musulman.
C'était tout simplement une illégalité, pour ne pas dire plus.
Sans doute, on s'en aperçut dès la première minute, car on s'empressa de signifier que quiconque parmi les indigènes avait un titre quelconque n'était pas soumis à cette circulaire, et cette dernière s'appesantit plus formidablement encore sur les plus petits, sur les plus pauvres, sur ceux-là mêmes qui avaient le plus besoin de gagner leur vie
Une telle illégaité ne pouvait pas cependant durer.
La Ligue française en faveur des Indigènes musulmans d'Algérie multiplia ses démarches à Paris et adressa au président du Conseil, contre la dite circulaire, un important rapport, tandis qu'à Alger, des indigènes de grand cœur et de parfait dévouement envers leurs coreligionnaires, principalement MM. le docteur Bentami et Chekiken, faisaient, soit au Conseil général, soit au Conseil municipal, entendre d'éloquentes protestations.
Par les soins du docteur Bentami et de ses amis, cette circulaire ministétérielle fut déférée au Conseil d'Etat. Il y avait de quoi, en effet. Songez que de par le sénatus-consulte du 14 juillet 1865, l'indigène musulman d'Algérie est Français et que, de par la loi du 14 juillet 1914, il n'a besoin d'aucun permis de voyage sur tout le territoire de la France. L'arbitraire ministériel n'y allait pas de main-morte et l'on arrivait à cette contradiction qu'un indigène musulman qui, au péril de sa vie, avait combattu en France pendant la guerre ne pouvait y venir travailler pendant la paix; l'on arrivait également à cette monstruosité qu'un père musulman ne pouvait venir prier sur la tombe de son fils, mort pour la patrie et enterré dans la métropole.

Que firent des indigènes ? Puisqu'au mépris de toute loi, on leur interdisait de se rendre en France librement, ils résolurent d'y aller clandestinement. Ils s'entendirent avec divers membres de certains équipages, ils se cachèrent dans des navires pour arriver secrètement à Marseille.
Ce qui devait se produire se produisit malheureusement.
Des indigènes, s'étant clandestinement embarqués à bord du «Sidi-Ferruch» et s'étant cachés dans des réduits touchant les machines, y périrent de la mort la plus horrible.
Un député qui, sur le front, a été à même d'apprécier le courage et le dévouement des troupes nord-africaines et qui est un grand ami de l'Algérie, le général Girod, déposa une demande d'interpellation, avec l'intention de réclamer, pour le bon renom de la France dans l'Islam, l'abrogation de la cirtulaire.
Le ministre de l'intérieur, convaincu d'arbitraire et d'illégalité, allait être mis en posture peu favorable. Et voici que, par une remarquable coïncidence, le Conseil d'Etat, saisi depuis de très longs mois de cette question, fait une heureuse diligence, et le Conseil d'Etat d'annuler la circulaire ministérielle du 10 septembre 1924, parce que «absolument illégale».

Le ministre de l'intérieur s'inclinera; la justice, à la fin, reprendra tous ses droits, mais on regrettera toujours qu'il ait fallu qu'il y ait mort d'hommes pour qu'on s'émeuve et qu'on agisse.
Et cela comporte une très grande leçon.
On s'est trop habitué à agir, vis-à-vis des Musulmans, avec désinvolture. La France, de par son extension à travers le monde, est devenue puissance islamique. Sous peine de faillir à sa mission et de se montrer indigne de l'œuvre commencée, elle doit traiter les Musulmans comme ses propres enfants et ne pas permettre que ses ministres ou que ses fonctionnaires, si haut soient-ils, fassent de l'arbitraire une mesure de gouvernement.
Après avoir fait campagne pour la suppression de la circulaire ministérielle, un nouveau devoir s'impose : celui de faire campagne en faveur de la représentation des indigènes musulmans d'Algérie, des Français, de par le sénatus-consulte de 1865, à la Chambre des députés et au Sénat.
Les indigènes combattent et meurent pour la patrie, partout où la patrie est en danger; ils sont associés à nos destinées nationales pendant la guerre, et il faut qu'ils le soient pendant la paix, en pouvant faire entendre leur voix.
S'ils pouvaient le faire, bien des injustices, bien des méfaits ne se produiraient pas, il y aurait bien plus de moralité, car on ne pourrait plus agir contre les indigènes qui, pour se défendre, auraient immédiatement la tribune du Parlement.
La Ligue française en faveur des indigènes musulmans d'Algérie va se consacrer spécialement à cette réforme ; elle va, de nouveau, faire appel à toutes les bonnes volontés, car la question de la représentation parlementaire indigène n'est pas une question de parti, c'est une question d'ordre uniquement national.
Il s'agit de la France, une et indivisible, soit en ce qui concerne ses fils véritables, soit en ce qui concerne ses fils d'adoption, et, ainsi, elle sera plus aimée et plus forte.
Tous les enfants d'une même patrie ont droit à la même égalité et, par conséquent, à la même représentation parlementaire.

Jean MELIA.

Jean Melia     (pdf 2 Mo)

 


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