| L'Action Française - 20 juin 1926 |
Le Gala d'Eugénie Buffet
Eugénie Buffet est dans la misère. C'est ainsi. Artiste magnanime, elle a toujours donné aux autres tout ce qu'elle avait, tout le fruit de son labeur d'artiste, de grande artiste. Car dans le chant populaire, douloureux, pathétique, ou railleur, personne ne saurait lui être égalé, sauf peut- être l'étonnante Mme Raquel Meller. Mais le répertoire de celle-ci est espagnol. Celui d'Eugénie Buffet était parisien et même parigot. Il vous prenait aux entrailles. Le souvenir m'en est demeuré aussi net qu'à l'audition.
Nous sommes à l'exposition de 1900, sur une terrasse que la lune argente, au bord de la Seine. Il y a le docteur Vivier, génie médical trop tôt disparu, sa délicieuse femme, fille du grand Stevens, Léopold Stevens, peintre égal à son illustre père et dont les toiles vont acquérir des prix fabuleux, le colonel Marchand, dans toute sa gloire, Paul Mariéton, chancelier du félibrige, d'autres encore. On entend au loin le rire, vengeur et puissant de Forain. Soudain s'élève, dans la nuit commençante, une voix de contralto extraordinaire, qui semble jaillir d'une âme blessée. Celle qui chante ainsi le long du fleuve, avec une gravité d'un rythme heureux, c'est l'idole du jour, la providence des purotins, c'est Eugénie Buffet. Les passants s'arrêtent. Le temps ne suspend pas son vol, parce que ce n'est pas son habitude; mais il se met au ralenti, afin de faire la partie belle à la mémoire. Nous reprenons tous au refrain, comme dans les cuves des gitanes à Grenade, où l'on pourrait se croire transporté.
Dans la lutte de la patrie française contre le waldeckisme, allemand et infâme, Eugénie Buffet, bravement et simplement, avait pris parti. Ceci doit être rappelé aujourd'hui. Elle était avec nous du bon côté. Elle était d'une beauté singulière, faubourienne et classique, conforme à son art, où l'ouragan se mêlait à la douceur, au fond d'un regard pénétrant et chaud. Son geste était classique et félin, mais d'un félin de grande race. D'ailleurs elle n'attachait aucune attention à ses innombrables soupirants, n'aimant au fond que la patrie, que la chanson et que les pauvres. Au risque d'érailler et de briser sa voix incomparable, spontanée, naturelle comme celle du rossignol ou du merle, elle allait chanter dans les cours, sous le soleil et sous la pluie, avec des manières de princesse et un étonnant dédain pour les ministres et les salonnards.
Pendant la guerre, droite et souple, dans son manteau bleu, elle alla chanter partout, sur le front ainsi qu'à l'arrière, donnant, comme elle disait «ce qu'elle роцvait» aux soldats chez qui elle était populaire. Je la reçus un jour au journal, demandant je ne sais quoi pour je ne sais qui, car elle ne demandait jamais rien pour elle, et on ne pouvait jamais rien lui refuser. Toujours on la vit sur les chemins, au service de son incommensurable charité. Mon père, qui s'y connaissait, avait coutume de dire : «La charité est un mouvement de l'âme qui consiste à se mettre dans la peau d'autrui.» Elle avait fait sienne la devise d'Alphonse Daudet.
On n'a pas tout dit d'une femme de ce cœur et d'une cantatrice de ce relief quand on l'a comparée à une cigale. La cigale est dissipatrice. Eugénie Buffet était et est demeurée généreuse. Les camarades dans le besoin, aussi bien que les purotins vieillis et usés, trouvaient auprès d'elle l'appui immédiat, avec une parole affectueuse. Ils la quittaient réconfortés, attendris.
Notre confrère Comœdia a donc organisé pour le 22 juin, pour après-demain mardi, au théâtre Sarah Bernhardt, une matinée de gala en l'honneur, en faveur et, je dis bien, AU SECOURS d'Eugénie Buffet. C'est mon cher vieux mais toujours jeune cousin Maurice Donnay, prince aimé des auteurs dramatiques contemporains, de l'esprit parisien et de la chanson française, qui est à la présidence du comité organisateur. Toutes les vedettes du théâtre et du concert seront là.
Il est fâcheux que ni Donnay, ni moi ne puissions apporter notre concours personnel à cette manifestation de gratitude patriotique, en chantant à deux voix notre répertoire ancien et moderne, comme nous le faisions chez la chère madame de Loynes, il y a de cela une vingtaine d'années. Je vous assure que cela aurait fait de l'effet. Mais, hélas! le cœur n'y serait plus, hein ! Maurice, et il nous semblerait chanter au cimetière. Eheu! Posthume !...
J'envoie mes cent francs à M. Paul Gregorio, secrétaire général de Comœdia, 51, rue Saint-Georges à Paris. J'espère que beaucoup de mes lecteurs, notamment parmi ceux qui ont entendu et applaudi la bonne Eugénie Buffet, prendront des places pour ce gala, dont l'intérêt et la somptuosité dépasseront, assure-t-on, tout ce qui a été fait dans le même genre. Si tous ceux qu'elle a charmés, divertis, transportés, la Française au cœur fier, apportent leur obole à cette représentation, celle qui fut Nini Buffet aura du pain et même du beurre pour ses vieux jours. Mais, pour Dieu, qu'elle ne donne pas ses tartines !
Léon DAUDET.
| retour 20 juin 1926 |








































































