| Le Petit Journal illustré - 20 juin 1926 |
Le fait de la semaine
A propos d'un crime en prison.
Réforme pénitentiaire
et administrative.
Trois détenus, l'autre jour, à la prison de Rambouillet, après avoir assassiné leur gardien, s'échappèrent... D'aucuns ne verront là qu'un simple fait divers. Je crois qu'il faut voir autre chose, et que ce drame comporte des commentaires et des critiques qui atteignent non point seulement notre système pémitentiaire, mais notre système administratif tout entier.
Dans la plupart de nos prisons, les prisonniers sont mal gardés... Ce n'est pas moi qui dis cela : ce sont les gardiens de prisons eux-mêmes qui le proclament à chacun de leurs congrès... Et Pourquoi cela ?... Parce que les prisons d'arrondissement sont de vieilles petites prisons mal bâties et nullement conçues pour la garde des prisonniers, et parce que, dans celles où les détenus sont nombreux, le personnel de surveillance est insuffisant.
Il est vrai que, par contre, le plus grand nombre de ces petites prisons de sous-préfecture n'ont que deux ou trois prisonniers et même pas de prisonniers du tout. Là, si réduit que soit le personnel, il est encore trop nombreux. Il est purement absurde d'entretenir un gardien-chef et un gardien pour surveiller un ou deux détenus.
Il y a quelques années, un de nos juges d'instruction parisiens fit une enquête sur les tribunaux qui n'ont pas d'affaires et les prisons qui n'ont pas de prisonniers. Il concluait que, «les 26 cours d'appel, il suffirait d'en maintenir une quinzaine; sur nos 359 tribunaux d'arrondissement, une trentaine, disait-il, sont très occupés, vingt le sont suffisamment; le reste n'a que peu à faire; beaucoup d'entre eux (près de 200) pourraient être supprimés sans que la répression criminelle en souffrît...».
Pour les prisons, il établissait qu'en une année, 83 d'entre elles n'avaient donné asile qu'à 287 détenus en tout. En moyenne, trois détenus par prison. Et il citait sept de ces geôles qui, au cours de l'année, n'avaient vu passer qu'un seul prisonnier.
Ces chiffres sont la condamnation même de ce système de l'arrondissement, sur lequel est fondé tout notre système administratif.
De leur côté, les gardiens de prisons, à la suite d'un de leurs congrès, donnaient à l'administration le conseil de supprimer cent prisons : conseil qui, venant d'eux, semblait à première vue paradoxal, mais était parfaitement raisonnable et sensé.
Cent prisons!... Les gardiens étaient même modestes en fixant ce chiffre. On en pourrait supprimer bien plus de cent.
Oui, il serait sage de supprimer, pour commencer, une centaine de ces petites maisons d'arrêt incommodes dans lesquelles il est impossible d'appliquer le régime cellulaire et de mettre en pratique les principes de la science pénitentiaire.
Ces bicoques seraient remplacées avantageusement par quelques grandes prisons modernes où les gardiens, qui n'ont rien à faire dans une centaine de maisons d'arrêt de sous-préfectures, seraient employés utilement.
Ainsi, les agents de l'administration pénitentiaire ne perdraient rien à la réforme; ils y gagneraient, au contraire, car en supprimant l'entretien de toutes ces prisons qui ne servent à rien, on économiserait des sommes sur lesquelles on pourrait prélever de quoi augmenter leurs salaires, lesquels sont tellement insuffisants qu'on ne trouve plus personne aujourd'hui qui veuille être gardien de prison.
A la prison de Fresnes, on peut loger plus de quinze cents détenus. Mieux vaudrait une grande maison centrale de ce genre par région que cette poussière de petites prisons. Là, tout est prévu pour que la surveillance puisse être assurée par le minimum de gardiens. Jamais d'émeutes dans les grandes maisons centrales; jamais d'évasions non plus. Toutes les précautions sont prises pour mâter immédiatement les tentatives de rébellion.
Tout est organisé également pour l'exploitation de la main-d'œuvre pénitentiaire. Car c'est encore un des inconvénients des petites prisons d'arrondissement. Les prisonniers y sont désœuvrés le plus souvent. Or, il faut que les détenus travaillent l'oisiveté est mauvaise conseillère. Le travail n'est pas, comme semblent le penser quelques philosophes humanitaires, une aggravation, un châtiment supplémentaire qu'on n'a pas le droit d'imposer au condamné : c'est, au contraire, le but moral de la peine.
S'il est vrai, suivant le mot du célèbre criminaliste Howard, qu'«il faut rendre les hommes laborieux pour les rendre meilleurs», ne soyons pas surpris, devant l'état de paresse où croupissent trop de détenus, que ces gredins se pervertissent au lieu de s'amender et que la criminalité aille sans cesse en s'aggravant.
Bref, pour éviter le retour d'attentats criminels comme celui qui vient d'avoir la prison de Rambouillet pour théâtre, il faut en finir au plus tôt avec ce funeste et coûteux régime de l'arrondissement qui nous vaut tant de prisons vides et tant de tribunaux désœuvrés; il faut de grandes maisons centrales où les détenus ne pourront communiquer entre eux et préparer leurs mauvais coups... Il faut, sans souci des intérêts électoraux et des petites vanités provinciales, accomplir la réforme administrative, la grande œuvre d'équilibre politique et social, et ne plus vivre administrativement, au siècle de l'avion, comme on vivait au temps des diligences... Mais quand s'y décidera-t-on ?
Ernest LAUT.
| retour 20 juin 1926 |







































































