| Le Matin - 13 juin 1926 |
Un philosophe stoicien...
Un auteur se tire cing balles dans la tête
Il voulait mourir
pour que son œuvre survive
Il y avait une fois, dans une grande ville, un homme aux cheveux déjà blancs qui vivait sans autres compagnons que la pauvreté et l'étude. A l'âge où les fronts rayonnent et le sang bout, il avait, comme en leurs cloîtres les bénédictins de jadis, voué son existence à une œuvre. Lorsqu'il jugea ses travaux achevés, il pensa que son rôle, à lui, était également terminé ici-bas et voulut mourir.
Or, cette mélancolique histoire n'est point un mythe. Elle eut son épilogue à Paris même, voilà huit jours à peine. Celui qui en fut le héros est Philippe Célerier, né à Magnac-Bourg (Haute- Vienne) en 1873.
Philippe Célerier avait une petite chambre, au quatrième étage, 208, Faubourg-Saint-Denis, et, pour payer son loyer, s'habiller, se nourrir, disposait de subsides annuels qui suffiraient tout juste, mensuellement, à un modeste citoyen.
—Je n'ai pas grands besoins, expliquait-il, je suis célibataire et végétarien...
Le jour —et souvent une partie des nuits— il lisait et écrivait... Il travaillait à un traité de philosophie qu'il avait intitulé la doctrine de l'évolution.
La semaine dernière quelqu'un déposait chez M. Léon Blum, député, un petit paquet et une lettre, que le maître de céans trouva en rentrant. Le colis contenait le manuscrit terminé du Traité de l'évolution. La lettre disait ceci :
«Ce manuscrit représente vingt-sept années d'étude et de méditations dans des conditions de vie extrêmement pénibles. Je vous demande de vouloir bien en prendre connaissance, et ensuite, de le faire éditer...
Je vous demande cela comme une prière ! J'ai la conviction que les idées nouvelles qu'il apporte peuvent faire beaucoup de bien. C'est pour les élaborer que j'ai consenti à souffrir, et à mourir.»
La lettre était signée Philippe Célerier, mais sans indication d'adresse. Le surlendemain, M. Léon Blum en recevait une seconde, que le même signataire datait, cette fois, de l'hôpital Lariboisière,
«Je me suis tiré cing balles de revolver dans la tempe droite, écrivait l'auteur au leader socialiste. Je crois qu'il était nécessaire que je disparaisse pour que mon œuvre puisse paraître. C'est toute une vie de martyr que je vous confie.»
Philippe Célerier avait bien accompli şa farouche tentative. Nous l'avons vu, hier, le front entouré de pansements, sur son lit d'hôpital. Il nous a conté les étapes de son labeur, ses luttes, pour mener à bien ce travail, entrepris à 25 ans, terminé à 53. puis sa conviction croissante que, lui vivant, son livre ne verrait jamais le jour.
—Je crois que mon manuscrit à une valeur: qu'il apporte des données nouvelles sur ces trois grands problèmes philosophiques : «l'origine de l'univers astral, la destinée de l'âme humaine, l'organisation sociale». Si je disparais, ai-je pensé, ces idées ne tomberont pas dans le néant, le public, dont j'aurai attiré l'attention, voudra voir si cet ouvrage méritait un sacrifice pareil...
Alors, ce dimanche soir 30 mai, j'ai acheté un revolver, je suis rentré dans ma chambre. J'ai appuyé le canon sur ma tempe... et j'ai tiré... J'ai tiré cinq fois... Je croyais mourir... et je vis…
Je ne connais personne. Je n'ai aucune relation. Je ne demande qu'une chose qu'on lise mon manuscrit... Que des critiques le lisent... Mon opinion sur lui ne compte pas... mais qu'ils donnent la leur.»
Le livre de Philippe Célerier à bien été édité, mais il n'est pas en accès libre à la BNF malgré la date d'édition de 1927
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