| Le Petit Journal illustré - 13 juin 1926 |
Le fait de la semaine
Les crimes passionnels se multiplient.
Augmentation de la criminalité.
Insuffisance des répressions.
L'opinion publique commence à s'émouvoir de la fréquence des crimes dits «passionnels» et de l'indulgence inouïe avec laquelle les tribunaux traitent leurs auteurs. Les jurys acquittent à tour de bras et les hommes qui tuent leur femme, et les femmes qui tuent leur mari... En vérité, comment les crimes passionnels ne se multiplieraient-ils pas, alors que ceux qui s'en rendent coupables sont, par avance, à peu près sûrs de l'impunité ?...
Une statistique judiciaire nous apprend que, depuis moins de six mois et devant le seul jury de la Seine, quatorze épouses coupables d'homicide conjugal ont comparu. La plupart furent acquittées... Voilà qui n'est point pour décourager les autres.
Dans le pays où l'excuse passionnelle n'est pas prise en considération, le meurtrier ou la meurtrière qui tue par jalousie est extrêmement rare. En Angleterre, par exemple, il n'y a guère de crimes passionnels; et, lorsqu'il s'en produit un, l'auteur en est traité comme le commun des assassins : il a bien des chances pour être pendu. Vous comprenez que les autres maris jaloux n'ont pas la moindre envie de l'imiter.
Notez que les gens qui s'émeuvent aujourd'hui de la recrudescence du meurtre passionnel chez nous ne réclament pas de telles sévérités. Non ! mais ils protestent contre l'indulgence excessive des jurys et les acquittements quasi systématiques des coupables.
Trop d'hommes et trop de femmes sont convaincus que dans certains cas la vengeance par l'assassinat est légitime. Où irons-nous si la justice elle-même concourt, par ses verdicts, à affermir cette conviction, et si les auteurs de crimes passionnels en viennent logiquement à se persuader qu'ils sont des justiciers et non des assassins?
Au surplus, l'énervement des répressions ne se manifeste pas seulement en ce qui concerne les crimes passionnels. C'est un phénomène général. Un magistrat que j'interrogeais l'autre jour à ce sujet, me disait qu'en ces dernières années, la moyenne des acquittements, aussi bien aux assises qu'en correctionnelle, avait été de plus d'un accusé sur trois. Et même, ajoutait-il, quand on condamne, des peines trop légères sont prononcées dans le plus grand nombre de cas.
Voilà donc un fait acquis, démontré, affirmé par les magistrats eux-mêmes, la justice est trop douce aux malfaiteurs. Si le nombre des crimes augmente sans cesse, il faut s'en prendre à la faiblesse des tribunaux et à l'indulgence excessive de certaines lois qui se trouvent souvent détournées de leur but par la façon dont elles sont appliquées.
Prenez la loi Béranger... Appliquée en connaissance de cause, il ne serait pas de loi meilleure que celle-là. Mais quel abus n'en fait-on pas !... Ce n'est plus une loi, c'est une mécanique à sursis. Tout individu, si coupable soit-il, qui comparaît pour la première fois devant la justice de son pays, peut se dire en toute tranquillité « Bast ! j'aurai la loi Béranger ! ». Et il l'a en effet. C'est réglé comme des petits pâtés... De sorte que cette loi excellente, dont le bénéfice ne devrait être accordé par les juges qu'aux malheureux coupables d'une défaillance passagère, n'aboutit plus qu'à assurer à tout venant l'impunité du premier délit... Ce n'est pas dans cet esprit que le sage législateur qui l'édicta en avait conçu l'application.
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Autre loi non moins bonne en principe, et que des abus constants détournent de son but la loi de 1892 qui impute la détention préventive sur la durée des peines... Comme on est beaucoup plus heureux en prévention qu'en prison proprement dite, et qu'on peut se refuser à travailler, les professionnels, les habitués de la correctionnelle, qui savent cela, usent de tous les moyens que leur offre la procédure -- et Dieu sait si elle leur en offre ! pour prolonger leur détention préventive. Si bien que lorsque le jour arrive de leur comparution, ils ont le plus souvent accompli par avance la peine à laquelle le tribunal les condamne. Ils l'ont accomplie, il est vrai, «en pères peinards», sans se faire de bile, dans l'inaction, le bien-être et la tranquillité... Et ils n'ont plus qu'à courir à de nouveaux exploits, sauf à revenir bientôt en prison préventive, jouir de nouveau pendant quelques mois de cette bonne existence de petits rentiers.
Il est une troisième loi dont les abus ne concourent pas moins à favoriser les criminels, c'est la loi de 1885 sur la libération conditionnelle, grâce à laquelle un malfaiteur quelque peu habile en matière de procédure peut arriver fort bien à n'accomplir que le tiers de sa peine...
Et puis, il en est d'autres encore... telle la loi qui, en reportant la majorité pénale à dix- huit ans, permet à des juges dont l'indulgence est dans ce cas vraiment excessive, d'acquitter comme ayant agi sans discernement tout criminel qui n'a pas encore atteint cet âge.
Et c'est ainsi que, ces jours derniers, un tribunal a innocenté un abominable gamin qui avait assassiné sa grand'mère pour lui voler quarante sous...
«Sanş discernement»... les juges affirment que cet affreux gosse a agi sans discernement.. n'est-ce pas eux plutôt qui, en l'acquittant, ont agi sans discernement?
Ernest LAUT.
| retour 13 juin 1926 |







































































