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Le Quotidien - 13 juin 1926


Le Quotidien 1926 06 13 Le bilan caché de la banque de France

OU L'ON DÉCOUVRE
LES CACHETTES DU BILAN DE LA BANQUE DE FRANCE.
Comment cet établissement dissimule ses bénéfices et frustre son associé l'Etat de quelques centaines de millions
Par LOUIS ROUBAUD

Depuis 1918 la Banque de France doit verser à l'Etat une somme égale à la fraction de ses dividendes répartie au delà de 240 francs par action.
Ce serait un assez joli denier si le dividende avait suivi l'ascension du produit net des opérations de l'établissement financier.
Nous avons noté hier que la proportion entre le produit tous frais d'administration net et le dividende distribué avait invraisemblablement varié depuis 1914.
Le produit suivait l'inflation. il escaladait les cimes de la vie chère et montait aussi haut que notre franc descendait bas.
Le dividende, lui, se slabilisait. Pour ne pas régler l'Etat, on payait M. ROBINEAU gouverneur de la Banque de France, à peine les actionnaires. Les actionnaires d'ailleurs paraissent approuver cette «incontribution » volontaire !
Ces bénéfices dérobés aux dividendes donc à l'Etat, dans quelles cachettes les dissimule-t-on ?

Allumons notre lampe et guidons- nous, comme nous le pourrons, dans l’obscur dédale des bilans, Frappons les murs pour découvrir les coffres. Ce n'est pas facile : ceux qui sont trop pleins ne sonnent plus le creux.

1ère cachette - ALLOCATION EXTRAORDINAIRE DE FIN D'ANNÉE AU PERSONNEL.
Le 31 décembre, chaque membre du personnel de la Banque reçoit une enveloppe à son nom, l'ouvre et y trouve plusieurs billets de cent ou de mille franes. Il n'a pas à donner de reçu. On ne signe pas d'acquit pour un cadeau.
Les employés de la Banque de France ne jouissent pas d'une situation exceptionnelle.
Les étrennes dont ils bénéficient. pour le jour de l'an ne doublent pas leur mensualité. Le taux n'en est pas fixe, il varie d'année en année selon les personnes et selon les services rendus.
Pour faire face à cette dépense, la Banque inscrit à son bilan de 1914 une somme visiblement gonflée de 1.600.000 francs..
C'est une caisse incomptable. Elle est commode et nous verrons d'année en année s'y engoufrer de nouveaux millions:
7 millions et demi en 1917: près de 14 en 1918 après le vote qui associe l'Etat aux dividendes: 30 millions en 1919 et. l'année suivante, 31.400.000 franes !
Le personnel s'étonne de ne pas voir s'enfler les enveloppes individuelles proportionnellement au chiffre du bilan. On dégonfle un peu jusqu'à 35 millions, pour stabiliser les étrennes, à 40 millions en 1925. Le petit personnel n'a jamais touché la quarantième partie de cette somme !
Où va le reste ?

2ème cachette - RESERVES IMMOBILIÈRES POUR TRAVAUX DANS PARIS ET SUCCURSALES.
Quel est ce comple ?
Il ne se confond pas avec le chapitre normal des « travaux d'agrandissement de la Banque centrale. création de bureaux de quartiers, travaux immobiliers dans les succursales », qui passent de 12 millions en 1914 à 33 millions et demi en pleine guerre (1916), pour atteindre 82 millions en 1919.
Il ne fait pas non plus double emploi avec les dépenses d'administration parmi lesquelles sont compris les réparations, aménagement, entretien, etc...» et qui s'élèvent - normalement d'ailleurs de 39 millions 437.000 francs en 1914 à 280 millions l'année dernière.
Quelle est done cette cachette des réserves immobilières instituée en 1920 et qui n'a plus été utilisée depuis ?
On y voit figurer 23 millions. Pourquoi ?
En fait, ces 23 millions, s'ils sont affectés à l'achat des objets d'art qui enrichissent la collection de la Banque, demeurent insuffisants. Le chapitre des somptuosités ne figure pas au bilan. La Banque, au cours de ces dix dernières années de détresse financière, a acheté des terrains, des parcs, des maisons, des palais. Elle a démoli les vieilles pierres et reconstruit en belle matière. Elle a acquis des trésors de tableaux, d'antiquités, de bibelots précieux. Il n'est pas de porte si bien fermée qu'on ne puisse entr'ouvrir. Le tapis rouge du Conseil de Régence a vu depuis dix ans autant de statuettes et de potiches que de dossiers. Telle grave discussion est agréablement coupée par l'examen du dernier bibelot que les régents experts se passent de main en main. Ainsi la Banque de France a fait dernièrement l'acquisition d'un plat à barbe pour la somme de 97.000 fr ! Si les beaux hôtels de la Banque étaient des musées ouverts au public, nous y pourrions admirer quelques armoires achetées récemment et dont la moindre a été payée 400.000 franes.
La France songe à vendre une partie de ses biens domaniaux. L'administration des Beaux-Arts laisse fuir en Amérique les tableaux de l'Ecole Française… La Banque de France se meuble.

3ème cachette. - COMPTES D'ATTENTE POUR PAYER LES BÉNÉFICES DE GUERRE ».
Pour payer ces bénéfices de guerre la Banque inscrit à son bilan 105 millions en 1917, el 20 millions en 1918. Elle obtient d'abord un forfait de 200 millions dont l'Etat finit par lui faire remise totale. Elle n'a rien eu et n'aura rien à payer. Les 125 millions prévus demeurent pourtant enfouis dans les oubliettes !
Signalons au hasard, d'autres cachettes :

RISQUES EN COURS. Il n'y a aucun risque en 1911. Le chapitre est innové en 1916; on y a inscrit depuis, jusqu'en 1924. une somme globale de 337 millions.

COMPTE D'AMORTISSEMENT A TITRE DE PRELEVEMENT SUR LES PRODUITS EXCEPTIONNELS. Cette cacheffe est instituée 1918. Elle n'a été utilisée ni avant, ni depuis.
La loi d'association au dividende venait d'être volée. Le produit commercial net battait tous les records antérieurs avec 366.100,000 francs. Le dividende ne devait pourtant pas dépasser le chiffre fatidique de 210 au delà duquel il faudrait parlager avec l'Etat. On inscrivit done dans un chapitre qui, la veille, comptait pour zéro, la somme de 231.111.000 franes !

Nous trouverons ainsi chemin faisant, dans le labyrinthe des bilans, des provisions pour dépenses exceptionnelles d'administration, des provisions pour garanties de bonification des retraites: des provisions pour effets en souffrances. Que de provisions! Toutes s'enflent démesurément. Les effets en souffrance notamment passent de 12 millions en 1914 à 113 inillions en 1921...
Nous trouverons encore des versements à la caisse des employés, des versements à la caisse des dames qui sont des simples garanties et qui, n'améliorent nullement le sort du personnel. Ces versements passent, pour les Employés, de 6 millions en 1911 à 22 millions en 1925, et pour les dames, de zéro à 11 millions.
Il y a d'autres oubliettes dans les écritures de la Banque. Les sommes qui y sont jetées ne reparaissent jamais à la lumière des bilans. Où vont-elles ? Sont-elles foutes transformées en armoires ou en plats à barbe ?

Il y a cent vingt-six ans, la France a accordé à l'établissement de la rue La Vrillière un privilège qui a été renouvelé ou prorogé cinq fois. Elle lui a confié sa devise et notre or. Aujourd'hui, la France est gênée. La Banque est riche. La France étudie des restrictions. La Banque achète des trésors d'art. La France demande à tous les citoyens un dur sacrifice. La Banque se dérobe à son devoir fiscal et à ses obligations d'associée. Elle masque ses bénéfices comme un mauvais contribuable.

LOUIS ROUBAUD.

 


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