| Le Funi - 13 juin 1926 |
Le Scandale de la Place des Fêtes
Ça commence à se gåter par là-haut!
Les locataires menacés d'expulsion s'agitent.
Nous avons, dans notre dernier numéro, fait remarquer la contradiction scandaleuse qui résulte du refus, par la ville, de tenter quelque amélioration que ce soit, en ses services d'hygiène ou d'assistance; alors qu'elle se livre à de folles prodigalités pour l'œuvre néfaste de démolition des maisons d'habitation.
Nous n'avons là, rien découvert ; et l'honorable conseiller municipal de Belleville, M. Luquet, dernièrement posait à M. le Préfet de la Seine cette question:
Officiel, 5 mai 1926, no 194.
M. Luquet demande si les congés que viennent de recevoir les locataires de l'immeuble communal, sis au no 213 de la rue Lafayette paraissent opportuns.
Il lui demande également si les instructions données au service du Domaine de la Ville, en ce qui concerne le relogement de ces familles sont bien justifiées.
La crise du logement serait-elle indifférente à la Direction du Plan d'extension de Paris, que cette dernière envisagerait pour un avenir rapproché, la démolition de cet immeuble, d'ailleurs en parfait état et relativement récent?
Il a été répondu à l'honorable édile que les soumissions ayant été acceptées et le local exproprié dès 1913; l'immeuble allait être mis à bas.
Nous comptons bien que M. Luquet ne va pas s'arrêter devant ces misérables arguments.
En tout cas, nous sommes décidés à ne plus admettre de ce genre de travaux tant que le crédit de la ville de Paris n'aura été restauré et tant que la crise du logement sévira.
Mais, si un conseiller, par hasard, s'émeut du sort des futurs expulsés et prend la défense des travailleurs et commerçants contre certaines puissances, nous allons voir pourquoi, nous avons lieu de craindre que son exemple ne soit pas généralisé.
Et, voici le poulet que nous découpons du Bulletin Officiel du jeudi 3 juin 1926. Il s'agit de l'affaire de la place des Fêtes. et des environs :
M. Emile Desvaux a l'honneur d'appeler l'attention de M. le Préfet de la Seine sur les problèmes d'édilité ci-dessous indiqués. Le dégagement de la place des Fêtes, par l'élargissement des rues du Pré-Saint-Gervais et Petilot, a été voté par le Conseil municipal, fin 1908. Il avait été inscrit au programme des grands travaux (emprunt de 900 millions) pour une somme de 5 millions. La guerre a suspendu cette opération.
Après l'armistice, une très heureuse transaction votée par le Conseil, sur la proposition de l'Administration, est intervenue entre le propriétaire de l'immeuble privé du no 13 de la rue du Pré-Saint-Gervais et la Ville de Paris, propriétaire des immeubles de la rue Petitot.
L'échange de terrains ainsi réalisé permet d'effectuer cette opération moyennant une soulte de 15.000 francs. Le budget de la Ville de Paris économise, de ce fait, la coquette somme de 4.985.000 francs.
D'autre part, le décret de classement de la rue de l'Orme prolongée à travers la rue des Bois vient d'intervenir. Ce classement assurera les communications entre la rue de Belleville et le boulevard Sérurier.
Enfin, l'Administration poursuit activement le prolongement de la cité Lemière à travers la rue des Bois et la rue du Pré-Saint-Gervais, en vue d'assurer la création d'une voie nouvelle mettant en relation directe la rue de Belleville et le carrefour Mouzaïa-Sérurier.
Ces opérations amènent nécessairement l'éviction d'un certain nombre de locataires et, en première urgence, celle des douze locataires du n° 13 de la rue du Pré-Saint-Gervais et des dix-neuf locataires des nos 1 et 3, rue Petitot.
A la suite de diverses interventions de M. Emile Desvaux, il a été entendu, avec l'Office public d'habitations à bon marché, sous le haut arbitrage de M. le Préfet de la Seine, qu'aucun locataire ne subirait d'éviction sans être assuré d'un logement de remplacement dans les groupes d'habitations à bon marché, et notamment dans le groupe de la cité Lemière, en voie d'achèvement. L'opération est d'extrême urgence en ce qui concerne le 13 de la rue du Pré-Saint-Gervais et l'immeuble communal 1-3, rue Petitot. L'un et l'autre immeubles menacent ruine. Notamment rue Petitot, il a fallu, pour assurer provisoirement la sécurité de ses habitants, engager une dépense de plus de 30.000 francs. Si les choses demeuraient en l'état, il en coûterait quelque chose comme 50.000 fr. supplémentaires à la Ville, sans qu'on puisse garantir de façon absolue la solidité des immeubles.
Il y a donc extrême urgence à réaliser l'opération votée et créditée par le Conseil. Cette opération s'impose d'autant plus que du fait du développement incessant du marché de la place des Fètes, la circulation devient quasi impossible.
Toutefois, il convient que les locataires soumis à éviction soient absolument assurés de leur relogement », d'ailleurs promis par l'Administration préfectorale par de nombreuses lettres dont les dernières sont en date des 20 et 27 mai dernier.
Dans ce but, M. Emile Desvaux demande à M. le Préfet de la Seine de vouloir bien mandater M. le Directeur général des Affaires municipales, M. le Directeur de l'Hygiène et M. fe Directeur de l'Extension de Paris, pour entendre une délégation de ces locataires et se mettre d'accord, en leur présence, avec M. le Directeur de l'Office public d'abitations à bon marché, en vue de leur «relogement».
M. Desvaux aurait pu ajouter que les locataires des autres immeubles visés (rue du Pré, cité Lemière, etc.), avaient reçu un congé formel pour octobre et que le problème était pour eux, par conséquent, d'une extrême urgence également. Mais, M. Desvaux, pour aujourd'hui, permettez-nous de vous poser une seule question:
« Vous affirmez que les immeubles de la rue du Pré menacent ruine. Les habi- tants disent: Non! loin de là! Quoi qu'il en soit. Pourquoi, alors la ville de Paris, propriétaire, vient-elle de dépenser 40.000 francs pour la réfection de la façade et de la toiture de ces immeubles, alors qu'elle était décidée à les abattre six mois après ?
Nous demandons une explication catégorique. Des journaux peu suspects, comme l'Intransigeant, ont souligné l'ironie d'une pareille mesure. Ne pensez-vous pas que si la ville eut ajouté quelques billets de mille (car, en technicien, je puis affirmer que 150.000 francs c'est exagéré !) elle eût pu assurer à ses bâtiments une solidité à toute épreuve.
Dans tous les cas, ce qui a été fait, ce fut trop ou pas assez. On ne sortira pas de ce dilemme.
Quand aux indemnités aux locataires évincés, il faut qu'elles soient en proportion des dommages. Les commerçants de la rue Petitot nous ont dit : «Paiera-t-on jamais la perte de la clientèle que nous avons eu tant de mal à nous créer?»
Les locataires : «Retrouverons-nous de beaux logements, clairs et aérés, près du métro et des autobus, qui conduisent rapidement à l'atelier ou au bureaux ?» Que de dommages inestimables !... M. Millerat, secrétaire de la 19 section des locataires nous a déclaré : «La ville propriétaire pour l'embellissement de ce quartier, rien de plus naturel, si, en fait, il n'existait pas la crise du logement. Pour résoudre ce grave problème, on donne congé à une centaine et plus de locataires et on offre des indemnités d'expropriation, alors que les finances de la ville sont en déficit et qu'on ne peut terminer les immeubles en construction faute de moyens financiers. On se moque du contribuable, lequel est déjà saigné à blanc, lorsque l'on ne peut offrir des locaux de remplacement. Si c'est ainsi que l'on entend résoudre la crise du logement en démolissant avant de construire!... D En conséquence, les habitants de ce coin du quartier d'Amérique ont envoyé à Monsieur le Préfet de la Seine la requête suivante:
Monsieur le Préfet. En conformité des projets.de dégagement de la Ville...
Les locataires intéressés, dont les uns ont déjà reçu congé, les autres ayant été convoqués au bureau de M. l'Architecte-voyer, se sont émus de la situation qui pourrait leur être créée par l'exécution de ces projets, en raison de la crise du logement. Aussi pour la sauvegarde de leurs intérêts, les locataires viennent de constituer un comité de défense.
Le comité vient, Monsieur le Préfet de la Seine, vous demander audience... Je dois vous informer M. le Préfet que le dit Comité avait convoqué à sa réunion d'hier soir, lundi, le Conseiller municipal d'Amérique M. Desvaux, afin que lui-même puisse vous présenter la délégation chargée de vous remettre cette requête. M. Desvaux n'ayant donné aucune réponse, le Comité a donc été obligé d'agir seul et de vous demander cette audience, qui, nous espérons, lui sera accordée, etc...
Pour le Comité : MILLERAT.
Enfin, voici la protestation que les victimes; ont envoyé. par pétition au Préfet de la Seine:
Les soussignés Locataires des immeu- bles de la rue........, sis au n° tiennent à signaler à Monsieur le Préfet la situation dans laquelle ils se trouveront si la ville de Paris met à exécution, de suite, son projet de démolition des dits immeubles en raison de la crise persistante de la raréfaction de locaux d'hatation.
Demandent à ce que, avant de procéder aux démolitions prévues on procure, d'abord, un local aux intéressés; au moins dans les mêmes conditions que celui qu'ils doivent quitter. Déclarent que les indemnités qui pourraient leur être accordées ne peuvent compenser le préjudice matériel qu'ils subiraient s'ils n'ont aucun local à leur disposition.
En conséquence, demandent à M. le Préfet d'examiner en toute impartialité la situation des intéressés afin d'intervenir auprès de l'administration municipale pour qu'aucun travail de démolition ne soit entrepris avant que la satisfaction ne soit accordée aux locataires surtout en raison de la crise financière que traverse le budget de la ville.
Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette lamentable histoire, qui les intéresse plus directement, que certains pourraient le croire.
Maurice MICHEL.
| retour 13 juin 1926 |







































































