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Le Matin - 06 juin 1926


Le Matin 1926 06 06 La synthèse de lor

UN PROBLÈME PASSIONNANT
LA SYNTHÈSE DE L'OR
Il n'est pas douteux que celle-ci est théoriquement possible

Les géomètres ont bien tort de prétendre que la quadrature du cercle, c'est-à-dire la transformation d'un cercle en carré exactement équivalent est impossible. La quadrature du cercle est non seulement une possibilité mais une réalité. Le plus bel exemple en est le billet de banque dont la surface quadrangulaire équivaut putativement à celle des pièces d'or circulaires qu'il remplace.
Aussi, comme on le vit naguère à Budapest, la synthèse des billets de banque a pris de nos jours un développement remarquable. Mais le vieux problème parallèle qui est la synthèse de l'or lui-même, et non pas seulement celle de ses équivalents en papier, reste toujours d'actualité..
On a annoncé à diverses reprises, ces dernières années, que la synthèse de l'or avait été réalisée. Il y a seulement cinquante ans une telle nouvelle eût fait rire les esprits forts, ou qui se croient tels, je veux dire les cuistres. C'est qu'on croyait alors les divers métaux irréductibles l'un à l'autre et essentiellement différents.
Aujourd'hui, on ne rit plus lorsque cette nouvelle revient. Cela ne prouve pas qu'elle est vraie. Cela prouve qu'elle n'est pas absurde. Rejoignant, par delà les idées inexactes de la chimie du dix-neuvième siècle, le rêve puéril des alchimistes et les intuitions géniales de Démocrite et d'Epicure, la science a établi depuis quelques années que les mêmes éléments constitutifs forment les atomes de tous les métaux. Tous ces atomes sont formés d'un petit soleil central, le noyau chargé d'électricité positive et autour duquel gravitent des planètes, les électrons, tous identiques et chargés d'électricité négative.
Par exemple dans l'atome normal du fer, il y a 26 électrons ; il yen a 47 dans celui de l'argent, 79 dans celui de l'or, 80 dans celui du mercure, 82 dans celui du plomb. Comme l'atome normal est électriquement neutre, la charge d'électricité positive du noyau est. proportionnelle au nombre des électrons négatifs gravitant autour de ce noyau.
Par conséquent, pour changer un atome de mercure en un atome d'or, il ne suffira pas d'arracher au premier un de ses électrons planétaires il faudra en même temps arracher au noyau de l'atome mercuriel une petite quantité correspondante d'électricité positive. On sait aujourd'hui que ce n'est pas impossible a priori, car les noyaux des métaux de plus en plus lourds sont formés par l'accumulation de noyaux de plus en plus nombreux d'hydrogène.
Bref, et théoriquement, pour faire de l'or, il suffit d'arracher au mercure un électron extérieur et une charge nucléaire élémentaire; ou encore il suffit d'arracher au plomb deux électrons extérieurs et deux charges nucléaires. L'expérience a été tentée avec le mercure par divers savants et notamment par le professeur japonais Nagaoka, au moyen d'une étincelle électrique très fortement condensée et qu'il faisait éclater dans du mercure. En analysant alors la trace noirâtre laissée par le mercure ainsi vaporisé, M. Nagaoka y a décelé chimiquement des traces d'or.
A cela on a objecté non sans raison que le mercure contient à peu près toujours des traces d'or infinitésimales et que l'expérimentateur n'avait pas suffisaniment purifié à cet égard les substances et les appareils employés par lui. Cette objection est forte. Il est certain que l'or est quoi qu'on en pense communément une substance répandue un peu partout encore qu'à très faible dose. Il est un peu comme l'arsenic qu'on croyait autrefois très rare et qu'un chimiste, appelé à témoigner dans un procès d'empoisonnement célèbre, se fit fort de découvrir jusque dans le fauteuil du président des assises.
Bref, si les expériences de nos alchimistes modernes n'ont pas encore réussi d'une façon irréfutable à réaliser la synthèse de l'or, il n'est pas douteux que celle-ci est théoriquement possible. Mais les possesseurs de «placers» et les gérants de la Banque de France peuvent se rassurer. Si même le procédé Nagaoka ou un analogue devaient donner vraiment de l'or, celui-ci serait d'un prix tellement élevé que le problème des changes n'en serait pas affecté le moins du monde. N'importe. Lorsque Racine s'écriait:
«Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?»
il ne pensait pas qu'aussitôt après lui, car qu'est-ce que deux ou trois siècles?on pourrait poser la question inverse, et qui mieux est, la résoudre.

Charles Nordmann


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