| Paris-Soir - 06 juin 1926 |
AU FIL DE L'EAU
L'Institut Électromécanique féminin
par Germaine DECARIS
L'occupation du grand amphithéâtre de la Sorbonne par les féministes n'a pas encore pris fin qu'on célèbre, au Trocadéro, la naissance de l'Institut Electromécanique féminin et sa directrice, Mlle Marie-Louise Paris.
«La femme la meilleure, daignait trancher Périclès, est celle dont on parle le moins, en mal comme en bien.»
Est-ce à dire qu'il faille inculper ces dames de scandaleuse inconvenance? Mieux vaut renvoyer Périclès à son siècle.
Mlle Paris, que nous avons vue encore tout émue de la sympathie que vient de lui témoigner officiellement le sous-secrétaire d'Etat à l'Enseignement technique, en assistant à la manifestation du Trocadéro, est une jeune femme vive, à la parole chaleureuse, aux conceptions précises:
— Il y a quelques années, la nécessité se présenta pour moi de trouver une situation, nous dit-elle. Les portes ouvertes aux femmes n'étaient pas très nombreuses. Lorsque, muni de mon seul brevet supérieur, je vins à Paris, j'entrai, après avoir conquis ma licence, à l'Ecole spéciale de mécanique et d'électricité de la rue de Sèvres, puis je partis pour Grenoble, où je suivis les cours de l'Institut électrotechnique. Ensuite, je me fis, sans difficulté, une place dans l'industrie.
» Mais, étant à Paris, j'avais vécu, donnant des leçons pour subvenir à mes frais d'études, une vie double. Ayant acquis ainsi une certaine expérience, j'ai voulu que les jeunes filles en aient le profit. Et c'est alors que j'ai songé à la création de l'Institut.» Qu'est-ce donc que l'Institut électromécanique ?
Une école comme il n'en existe pas encore en Europe. Elle fonctionne depuis le 7 novembre 1925. Une douzaine d'élèves, la plupart boursières des lycées, en suivent les cours qui se professent au Conservatoire des Arts et Métiers. Les manipulations ont lieu au laboratoire de l'Ecole Centrale. Ainsi, cet Institut, qui n'a pas de locaux particuliers, qui est hospitalisé ici et là, jouit, en fait, des mêmes avantages que les écoles centenaires...
Le programme, réparti sur deux années, comporte; mathématiques Supérieures, mécanique rationnelle, électricité générale, électrotechnique, dessin industriel.
— L'industrie actuelle, estime Mlle Paris, se ramène à la mécanique et à l'électricité. Or, dans cette dernière branche principalement, le labeur féminin est appelé à un grand essor. Déjà, pour la fabrication des lampes, le bobinage, dans les laboratoires de mesures, notre activité est très appréciée. Les femmes excellent dans l'étalonnage des wattmètres, des ampèremètres, des voltmètres, des compteurs. Elles y apportent tant de minutie, de patience et de conscience qu'on les préfère souvent à des hommes...
» Mais, un des principaux soucis de l'Institut sera d'établir, dans toute la mesure du possible une liaison entre les industriels, les ingénieurs, l'ouvrier et nos élèves. Seul ce lien permet de perfectionner, par le contrôle pratique, les méthodes d'enseignement.
— Vous croyez donc à la rapidité de cette évolution féminine ?
— Pourquoi n'y pas croire ? s'écrie Mlle Paris. Les femmes ont-elles jamais subi une telle orientation qu'on puisse en contester les résultats ? L'«ingénieure» n'est-elle pas mieux à sa place encore que la doctoresse obligée à de nombreux et parfois pénibles déplacements ? Ses fonctions ne nécessitent aucun effort physique spécial. Au reste, étant établi que, dans le domaine de l'intelligence, elle est l'égale de l'homme, pourquoi ne développerait-on pas chez elle toutes les qualités supérieures ?
»On trouve normal que, pour subsister, elle vende des bananes, sous une pluie battante; on ne s'insurge que lorsqu'elle devient «ingénieure».
L'Institut créé par Mlle Paris ouvre une voie nouvelle qui aidera à la formation de cadres féminins dans certaines industries où l'élément masculin détient jusqu'ici les postes responsables. Mais si le féminisme tire à juste titre vanité de ces conquêtes, concédera-t-il que les ouvrières, pour si bien douées qu'elles soient, ne peuvent prétendre qu'à des fonctions subalternes en raison de l'insuffisance de leurs connaissances techniques ? Il y a quelques jours, nous suivions une route de la banlieue qui conduit à une très importante usine. Et tandis que nous dépassions de fragiles maisons encore étayées d'échafaudages, des terrains vagues où des camions s'embourbaient près de vieilles fontes, que nous croisions des enfants, armés d'écumoires, qui recueillaient les miettes d'anthracite du chemin, la jeune et énergique surintendante, que nous accompagnions et qui administre un personnel innombrable dans les ateliers qui profilaient sur l'horizon la flûte de Pan de leurs cheminées inégales, nous confia : Beaucoup, parmi les ouvrières, ont «l'esprit métallurgiste» et pourraient être admises à des postes plus élevés. Mais elles n'ont pas eu, comme les hommes, le bénéfice des premières notions de l'appren- tissage et il nous faudrait une école de contremaîtresses.»
Mlle Paris nous offre des ingé- nieures. On réclame réclame aussi des contremaîtresses. Dirons-nous rien n'est fait tant qu'il demeure quelque chose à faire ?
Germaine DECARIS.
| retour 06 juin 1926 |







































































