| L'Œuvre - 06 juin 1926 |
L'Ecole du Découragement
Il faut quelquefois que les pédagogues défendent les enfants contre leurs parents. Les parents devraient toujours défendre leurs enfants contre les pédagogues qui, par zèle excessif, élèvent l'abrutissement scolaire jusqu'à la hauteur d'une institution... Ce n'est peut-être pas exactement la faute des pédagogues, mais de la pédagogie, c'est-à-dire des «programmes», qui sont copieux, indigestes, encyclopédiques, décourageants, intangibles; un ministre de l'instruction publique ne peut rien pour alléger les programmes... Les pédagogues et les parents pourraient, s'ils le voulaient, s'asseoir sur les programmes, comme les fonctionnaires intelligents s'assoient sur les règlements, comme les croyants avertis s'assoient sur les commandements de Dieu et de l'Eglise; ils pourraient en prendre et en laisser... Mais non; ils prennent tout et ne laissent rien; si le crâne du gosse n'était pas bourré de toutes les matières inertes et inutiles qui sont dans les programmes, le gosse n'aurait aucune chance d'entrer à Polytechnique. Voilà pourquoi les polytechniciens sont considérablement abrutis, et beaucoup d'autres jeunes gens aussi qui ne sont pas sortis de Polytechnique. Seuls les cancres, de leur propre, autorité, s'assoient sur les programmes. A vingt ans, ils n'ont rien à désapprendre ; mais, tant que durent leurs fictives études, qu'est-ce qu'ils entendent comme réflexions vexantes, tant au collège qu'à la maison !
Le cancre est une manière de héros individualiste. On dit au cancre: «Tu n'as vraiment pas d'amour-propre!» Au contraire, c'est le cancre qui a de l'amour- propre; il a dégagé sa personnalité, il ne prend pas part à la course; il brave la persécution et l'opinion publique.
Si mon fils était un cancre, je lui ferais évidemment les remontrances obligatoires, mais avec un sentiment de fierté intime. Malheureusement, la façon dont mon fils comprend ses études me donne de sérieux soucis que ne compensent pas d'apparentes satisfactions d'amour-propre...
— Didi, c'est demain dimanche. Il fait beau temps à titre exceptionnel et provisoire. Si on allait passer la journée dans la forêt de Fontainebleau ?...
— Mais, papa, demain uimanche, j'ai des devoirs à faire.
— Comment... Mais, ce soir, tu as travaillé jusqu'à dix heures après diner!
— J'ai encore mon thème grec, mon devoir de math et ma composition d'histoire à préparer.
— Bon, je te donnerai un mot: «Guy n'a pas fait ses devoirs parce qu'il a été se promener.»
— Non; ça ne prendrait pas.
En effet... J'ai recueilli les confidences de pères de famille qui ont des garçons incarcérés dans des établissements divers. C'est partout la même chose. Il parait que la journée scolaire n'est pas assez longue. L'enfant part du domicile paternel à sept heures du matin; il rentre à sept heures du soir, et il rapporte du boulot à faire à la maison. Après diner, toute la famille s'y colle, pour que l'écolier ne se couche pas à des heures impossibles... Il y a le dimanche et le jeudi, qui sont des jours de congé... Vraiment? Le dimanche et le jeudi, le gosse a double ration de latin et de mathématiques.
Supposez que, dans une usine, on abuse ainsi des apprentis, en prolongeant les huit heures réglementaires de travail ou en rendant illusoire le repos hebdomadaire... L'inspecteur du travail interviendrait aussitôt pour protéger le jeune travailleur contre l'usinier.
Mais les bourgeois sont bêles. Ils paient pour donner de l'instruction à leurs enfants et veulent en avoir pour leur argent. A la fin de l'année scolaire, la famille, pleine de sollicitude, se demande tout de même:«Qu'est-ce qu'il a?...» Le médecin répond: «Anémie... Surmenage.» Mais il y a quelque chose de plus grave, du point de vue pédagogique. C'est que l'enfant, gavé de matières inertes, écœuré par l'excès d'un labeur fastidieux, présente des symtomes d'inappétence, en attendant l'indigestion. Il est dégoûté du travail.
Vaut-il mieux apprendre de bon cœur pendant deux heures, avec une attention fraiche et curieuse, ou bien roupiller pendant huit heures sur un fatras décourageant ?
L'attention de l'enfant est courte et fragile; elle est amorcée par la curiosité; elle est émoussée par l'ennui. Lorsque l'ennui vient, inutile d'insister... Allez jouer, mes enfants!
Les pères de famille ne se ligueront-ils pas pour demander en faveur de leurs enfants la limilation des heures de travail, l'application effective du repos hebdomadaire et l'interdiction de l'enseignement en dehors des établissements d'enseignement?
Ils le peuvent, sans le ministre et malgré le ministre, s'ils s'entendent entre eux pour se montrer maitres chez eux.
«Je ne veux plus voir traîner chez moi un livre scolaire ou un cahier de classe... Quand mon fils rentre à la maison, sa journée est finie. Les professeurs ont eu largement le temps d'exploiter sa curiosité scientifique et ses aptitudes littéraires, dans l'interét de son avenir. Maintenant, sa tête et ses yeux doivent se reposer. S'il n'a rien fait en classe, il ne fera rien ici. J'ai donc le droit, et sans doute le devoir, de balancer ses bouquins par la fenêtre.»
Et peut-être serait-il temps de parler aussi de cette institution absurde, illogique, empoisonnante, vexatoire: les devoirs de vacances.
G. de la Fouchardière.
| retour 06 juin 1926 |







































































