| Le Journal - 06 juin 1926 |
L'ABBÉ TAULEIGNE est mort hier victime de la science
Il n'avait cessé de s'adonner aux recherches scientifiques et radiologiques
L'ignorance de nos propres richesses est un travers national. Nous méconnaissons nos hommes et nos œuvres. Aussi, quand en octobre 1923 on apprit que la fondation Carnegie, de Chicago, venait d'attribuer son prix de 5.000 francs et sa médaille d'argent à l'abbé Tauleigne, curé desservant de Pontigny, dans l'Yonne, tout le monde s'interrogea. Qui était ce brave prêtre de campagne ? Les savants et les journalistes s'allièrent pour savoir. La lumière va vite. La renommée, qui est paresseuse, court moins fort.
Pourtant, quarante-huit heures après la nouvelle, on possédait la double révélation d'un génie et d'un martyr. Celui-ci, l'humble curé, avait tout simplement enrichi du don de sa vie la chimie, la médecine et leurs maîtresses branches: l'optique, l'électricité, l'acoustique, l'électro-chimie, la photographie, la T. S. F., la radiographie, la thérapeutique. Mais ce n'était pas homme «voyant». L'immensité de sa compréhension scientifique n'avait besoin ni d'éclat ni de bruit. Il avait l'habitude de la modestie et du silence; à douze ans il avait commencé la lutte opiniâtre, qui a duré jusqu'à sa fin, entre le désir de savoir, de réaliser et le défaut absolu des moyens matériels qui conditionnent pour d'autres le succès. A treize ans, il avait construit un appareil photographique avec une caisse et les bésicles de sa grand'mère, en guise d'objectif. A 14 ans, démuni du moindre bagage livresque, il pose les principes de «sa» science électro-chimique avec trois vieilles piles mises au rebut par un employé des P. T. T., avec des débris de zinc pris aux gouttières délabrées, avec un peu d'acide obtenu diplomatiquement d'un rétameur ambulant.
Les parents du petit autodidacte l'admirèrent après l'avoir blagué. C'étaient de durs paysans des Cévennes, au village de Saint-Cirgues-en-Montagne. Ils avaient l'esprit lent mais tenace. Quand ils eurent compris, ils envoyèrent leur gars au séminaire d'Aubenas.
Il était devenu professeur ès sciences. Il aurait pu enseigner avec éclat, et n'importe où. Mais il avait reçu les ordres à trente ans. Il raisonnait d'une part, de l'autre il croyait. Son humilité évangélique le fit s'ensevelir dans la cure de Pontigny.
On ne peut donner ici qu'un raccourci des découvertes qui l'ont fait découvrir... par l'étranger.
En optique appliquée, on lui doit la transformation des images à l'argent en images à l'aniline, d'où reproduction en couleurs; le système des trois prismes qui permet d'obtenir sur une seule plaque, avec un seul objectif et une seule pose, les clichés de la trichromie; la projection double avec une seule source de lumière; enfin la projection stéréoscopique par anaglyphes.
En acoustique pure, il a inventé un appareil à air comprimé qui permet l'audition parfaite d'un concert à 400 mètres.
En T. S. F., il a mis au point un «relais» spécial, le premier en France qui ait permis d'inscrire sur bande, par Morse, les signaux transmis par la tour Eiffel.
L'abbé Tauleigne a trouvé, le premier aussi, en téléphonie sans fil, un autre «relais» qui, sans lampes; sans accumulateurs, avec une pile de 4 volts, a permis l'audition en haut parleur des radio-concerts parisiens avec simple galène, dans un rayon de 100 kilomètres autour de la capitale.
Mais toute cette gloire scientifique devait s'effacer devant celle du cœur. L'abbé Tauleigne, mort hier, à cinquante-six ans, vient simplement d'offrir sa vie à l'humanité.
Dans les premiers mois de la guerre, on avait 80 0/0 d'échec quand il s'agissait de localiser un projectile dans le corps d'un blessé. Le curé lâcha tout pour ne penser qu'à cela et pour agir. Il avala de la grenaille de plomb et, avec son appa- reil de radioscopie, le prêtre se scru- ta le corps comme on scrute une éprouvette, pour suivre le trajet des agents de mort dans l'organisme hu- main. Nul mieux que lui ne parvint à la perfection du repérage des pro- Sectiles dans les chairs. En réduisant le nombre des tâtonnements et des sondages, il devait sauver des mil- lions de vies et ôter aux hommes des milliers d'heures de souffrance. Mais, ce faisant, il avançait chaque jour d'un pas vers la mort. Un jour- naliste le lui dit un jour. Il était prêtre, il répondit pourtant : « J'es- père que Dieu me pardonnera. >> Les mains étaient brûlées par la radiodermite, puis ce fut son bras droit, puis ses reins. Les dents tom- bèrent. Un œil se perdit par la sclé- rose du cristallin. Pareille coalition de maux avait abattu depuis six mois ce grand lutteur. Enfin la vie l'a quitte hier. Ce savant est un saint.
| retour 06 juin 1926 |







































































